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tout va bien, comme d’habitude

depuis que je m’intéresse à la chose politique (c’est vieux comme mes robes) j’ai toujours entendu à intervalles réguliers à chaque loi sécurité-machin-truc, et de part et d’autres « on entre officiellement dans un état policier ». J’ai sans doute du le dire, à des moments, il faut bien que jeunesse se passe. L’ennui de tels cris c’est  qu’à force, on sait plus trop, et y compris chez des gens pourtant pointus politiquement, à quel moment s’inquiéter, et que ce soit dans un sens ou dans l’autre itou. Et , blasée, que je suis, je soupire désormais à chaque fois tout en trouvant chaque nouvelle loi sécuritaire à hurler, en me disant que les orfraies finiront par tarir leur fureur, quand on pourra à nouveau picoler dans les rades et capitaliser sur les luttes peinards. C’est cyclique.

Y’a 10 ans à la louche, je suivais de près ce qu’il se passait en grèce, à l’époque beaucoup de gens que je suivais ou de mon entourage exultaient aux molotov jetés inlassablement sur la place Syntagma, à Athènes chaque soir, le ballet était beau. Depuis tout s’est effiloché dans cet entourage, beaucoup ont rejoint des vies plus rangés, que ce soit en idées et dans leurs vies,  comme beaucoup les crieurs à la dictature à chaque nouvelle loi sécurité, oubliant les précédentes, oubliant qui ça touche, oubliant qu’on s’adapte très vite finalement, et s’éloignant petit à petit de la colère qui les tenait pourtant. L’engourdissement est une chose perverse, l’éloignement de la révolte qu’on a pu ressentir quand on s’installe dans une vie finit par s’émousser jusqu’à disparaitre, que ce soit par fatigue, par « réalisme », par dépit, ou parce qu’on a désormais trop à perdre. Le quartier anar est devenu un lieu de tourisme où on va goûter un peu de frisson, le club med militant. On a oublié les pluies de molotov et ce qu’ils étaient dans cet incommensurable merdier. J’ai toujours en tête la grèce de ce moment là, et ce que c’est devenu dans les mémoires, parce que mon cerveau si bien tourné me disait que c’était ça qui nous attendait, mais je n’ai pas oublié les luttes, je n’ai pas oublié les pluies de molotov.

A chaque fois, je me pose la même question, parce que je n’apprends jamais plus que la plupart : quand est-ce qu’on se rendra compte quand tout ne fait que bégayer ? pourquoi hurler à l’état policier, quand l’état est par définition policier, on a jamais vu d’état sans flics, peu importe ce qu’on entend par là. Pourquoi ne pas trouver, là, maintenant, suffisamment de raisons pour hurler sans attendre une dictature, y’a de quoi même s’énerver chaque jour, chaque heure, chaque minute, c’est pas ce qui manque et je vais pas lister. Crier au loup continuellement habitue au loup, docilement on finit par trouver ce monde finalement pas si mal, tant que ces lois ne nous emprisonne pas, nous, et on repart tranquillement comme avant, et tiens, paf des élections, vous reprendrez bien une part de chantage à l’extrême droite avec ces lois qu’on vient de passer ? on nous a déjà fait le coup, tellement de fois. Nous chier dans la bouche en nous disant que cette merde est meilleure que celle du camp à côté. Hurler à la dictature à chaque loi sécuritaire (quelle loi ne l’est pas, ça pourrait aussi se discuter heh) est d’une indécence vaguement écoeurante quand on voit qui hurle et pour quelle raison, le droit de continuer à filmer les flics en train de massacrer des gens. Dans ce monde, et ça en dit assez long, mine de rien, sur ce qu’on entend par là.

Et tout ce temps qui passe, et la merde qui finalement ne fait que s’amonceler en énormes piles et depuis le nuit des temps comme on dit dans les mauvaises disserts, et les hurleurs de hurler, et toujours les mêmes de subir la répression, celleux que l’on voit très bien croupir en taule, finalement, ah ouf ça change pas grand chose pour nous ces drones tu vois, on peut continuer à vendre du papier sur les dangers des drones, tout va bien. On va continuer à hurler, pour la forme et le cachet militant, et c’est reparti pour un tour de piste, et on s’accommode fort bien de ce fond de commerce, la saloperie.

En attendant le loup s’installe pépère, parce qu’à craindre aussi le fascisme d’en bas on en oublie celui d’en haut, et que celui d’en haut ne peut s’installer tranquillement que si en bas on s’adapte bien, par petites doses ou grands à-coups et que finalement on voit bien qu’on peut continuer à exister plus ou moins. Hurler à la dictature dès que l’état pond une nouvelle loi à la con est aussi bête que croire que l’état ne peut pas aussi virer facilement fasciste parce qu’on aura trop relativisé ce qu’il est et ce qu’il fait et en déshumanisant à tour de bras, et parce qu’on aura cherché à relativiser et calmer des colères parfaitement légitimes comme on gronde des enfants que l’on juge capricieux. Si tous les états ne sont pas fascistes, il n’en reste pas moins que les états ont pas mal d’atouts en main pour le devenir, quand on se demande « quoi faire contre l’état du monde ? » mais qu’une simple balade entre amiEs se révèle impossible à cause de la trouille des flics. L’état est d’abord dans ta tête, c’est là qu’il commence à exister, qu’il soit fasciste ou non réellement, ça n’est qu’une question d’habituation.

Et quand tu viens à lire avec effroi que si on interdit de filmer les coups de keufs, ceux ci redoubleront alors vaut mieux demander à pouvoir filmer, négocier moins de coups en somme. Et quand tu viens à lire que « on va quand même pas demander à ce que les flics nous frappent pas ? ». Ok je veux bien comprendre que tout le monde est pas radical et partage pas forcément mes points de vue, mais y’a quand même de quoi être sacrément choqués de voir dit ainsi que vaut mieux demander moins de coups (et moins de coups pour qui en fait ? les gens à le dire tranquillement ne sont pas les premières cibles, les gens à dire les choses ainsi sont encore vivant pour exprimer cette idée déconcertante).

il y a une chose qui revient éternellement dans les discours des gens à vouloir à tout prix filmer les coups des flics : il faut « faire prendre conscience« , avec ce que ça suppose aussi de voyeurisme. ce truc vieux comme le monde de la prise de conscience, ça dit plusieurs trucs en creux, également dégueulasses : que pour certaines personnes il est nécessaire de montrer ce que signifie « coups, blessures, viol, mort », parce que ces mots ne suffiraient pas pour se révolter contre ces réalités. De ce point de vue no voit très bien quelles victimes on va filmer et pour quelles victimes on trouvera ça indécent. La déshumanisation qu’on admet pour certaines victimes fait totalement partie du problème. On dit que c’est un « premier pas », ça donne plutôt l’impression d’un moonwalk depuis des lustres, si on a besoin d’images c’est que le problème est plus profond et se situe y compris dans cette revendication malsaine de filmer d’autres se faire massacrer (et là je distingue ce ressassement de la documentation historique). Sans compter, aussi, ce truc sous-jacent dans cette profusion d’images, ce qu’on souhaite n’est pas une réflexion mais le choc, tradition militante proche du tabloïd, et c’est une manipulation. On obtient pas une prise de conscience par la manipulation, c’est même plutôt l’inverse : on obtient une réaction, épidermique, pas que ça soit mal en soi, mais le but doit être questionné d’autant quand cette profusion d’images de la répression en ce sens ne crée que la conscience de la répression et nourrit la peur. La peur qui sclérose et enfonce dans un sentiment d’impuissance et dans la sidération, et désarme encore et toujours