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la militance

je pige pas comment on peut lutter aux côtés de gens qu’on ne connait que dans un contexte dit « militant » ou politique, délimité, circonscris, autour d’axes tout aussi définis et fixes. Que ce soit spatialement et dans le temps, dans un cadre précis et à horaires figés. Une solidarité ne se décrète pas, elle se construit, la confiance ne vient pas en exigence, elle vient quand on connait les autres près de soi.
Connaitre des personnes et permettre une association réelle, dans l’idée et dans l’action dans la discussion comme pour le reste, se fait petit à petit, dans le temps, et si on se décide aussi à parler le plus honnêtement possible. J’ai mis du temps à piger pourquoi j’étais mal à l’aise la plupart du temps dans les groupes militants que j’ai pu cotoyer de près ou de loin, et j’ai fini par mettre le doigt dessus en côtoyant des gens foutus comme moi : la discussion dans ces cercles était trop délimitée en amont pour qu’on puisse exprimer autre chose. Quand on ne peut plus séparer les tensions de ce monde, c’est très compliqué de trouver une place dans un groupe qui ne veut considérer qu’une seule branche, quand j’aborde la question du logement par exemple je ne peux pas évacuer d’un coup le travail, le racisme, le rapport à l’urbanité à la rue, et à tout ce que ça suppose encore au delà, c’est vertigineux. Devoir choisir en amont un seul angle me bute à l’impossibilité, et dans bien des groupes on recadrera sans cesse pour ne pas que ça dépasse son petit champs d’action. Comment on parle d’exploitation sans attaquer l’idée de l’état, comment on parle de santé sans parler d’exploitation, comment on parle d’exploitation sans parler de prison, comment on parle de patriarcat sans parler d’enfermement et de soumission à l’autorité, ce n’est pas concevable.
Pour moi refuser de considérer cette intrication c’est se condamner à répéter ce qui déconne, et c’est l’idée puante sous-jacente qu’on se pense aussi porteur d’une alternative qui s’inscrit dans cette société là et qui ne veut pas considérer sa destruction pure et simple dans toutes ses subtilités et enfin vivre.

Pour permettre un association libre il faut aussi sortir de l’idée du cadre fixant arbitrairement ce qui sera réfléchi. Il faut du temps, il faut laisser la discussion dériver, il faut s’engueuler, il faut remettre sur la table aussi souvent que le contexte change, il faut aussi que la parole soit libre et qu’on ne cherche pas sans cesse à la circonscrire et la dompter.
J’étais plus à l’aise auprès de militantEs quand on sortait de manif, d’AG, de réunion, où je m’emmerdais ferme. L’impression scolaire me ramenait à un comportement d’écolière pas vraiment là et mon esprit se barrait très loin. La similitude avec l’école et avec celle du travail, aussi chronométré et délimité me répugnait. La même chose qui me plongeait depuis des lustres dans la perplexité alors qu’on abandonnait toute lutte en juin pour appeler à une mobilisation à la rentrée, comme si la lutte et le monde prenaient des vacances. J’étais plus à l’aise une fois tout ça fini et qu’on se retrouvait autour d’un verre ou d’un repas, que la discussion partait enfin au hasard des rebondissements et des liens, la rigidité militante dans ces moments se faisait la malle et pour le mieux. Ce que les militantEs ne veulent pas voir, ou feignent de minimiser, c’est que c’ets bien là que se jouent pourtant les choses les plus importantes, et que se nouent les liens, et ces liens déterminent bien plus que les AG et manifs les solidarités effectives quand on en aura besoin. C’est dans ces moments là que je pouvais enfin percevoir autre chose de camarades qui décrétaient leur camaraderie de façon péremptoire dans le cadre militant, c’est là que je pouvais constater si c’était vrai ou si ça n’était qu’une manœuvre.
Je mettais cette aisance une fois sortie des cadres sur le compte de mon désintérêt pour les luttes, parce que le sérieux des luttes pour les militants ne se palpe que dans le cadre aussi, j’ai mis du temps à piger qu’il n’en est rien : si tu sais à côté de qui et avec qui tu luttes, la solidarité n’est pas quelque chose qui a besoin de se poser puisqu’elle est effective : non soumise à condition, elle existe simplement. Je ne peux pas lutter, de la façon que je sens la plus proche de la mienne, qu’avec des gens en qui j’ai confiance. C’est à dire qui ne me planteront pas de couteau dans le dos, ne poukaveront pas, ne retourneront pas leur veste par intérêt politicien ou de réussite, et c’est dans le temps que je peux établir ce genre de lien, et hors des cadres.
Le conjoint capable de se farcir de l’intendance pour son syndicat qui prétend ne plus pouvoir auprès de sa meuf et la laisse se démerder seule tout en déplorant son manque d’investissement militant ne me met pas en confiance. Le militant prétendument antiraciste qui coupe de façon fort aisée la branche de l’exploitation pour mieux échapper à la critique ne me met pas en confiance. La militante qui critique le féminisme pour protéger son exploiteur en se cachant derrière une fierté et une force ne me met pas en confiance. Pourtant, de ces exemples et d’autres chez des militants, j’ai vu en de brefs moments autre chose se dessiner, quand justement on sortait des cadres : quand il n’était plus question de brandir des idées comme autant de badges et qu’on se laissait aller à la discussion hors des sentiers battus, et hors temps imparti, et en laissant aussi ses questionnements plus profonds affleurer sous la croûte des concepts qui déshumanisent en figeant. Quand on disait, simplement, son doute à propos de ce qu’on peut pourtant raconter dans le cadre militant, parce que ça ne cadre pas avec ce qu’on a constaté du monde, et des gens qu’on a pu croiser dans nos vies, ou on révélait alors une autre chose tout à fait en contradiction avec les badges arborés puisque sortir du cadre fait aussi abandonner la pression du groupe selon qui on a en face. Ça peut faire de très bonnes surprises comme de très mauvaises, en tous cas très instructives, et c’est là qu’on peut cerner mieux à qui on parle et avec qui on compte agir ou non.

Le souci pour la militance, c’est qu’il y a cette conception incongrue que ce qui est dit dans le cadre militant vaut plus que le reste, quand le temps de la militance est finalement très réduit et que le reste occupe beaucoup plus de place. Je ne suis pas capable de cette séparation et je vis et lutte sans pouvoir distinguer les deux. Les dissonances que je porte sont celles de ma façon de vivre en désaccord avec mes idées. Pour avoir cette cohérence que je veux plus que beaucoup de choses, pour apaiser mon esprit et aussi pouvoir porter et mes idées et mes actes de façon moins artificielle, il me faut la confiance de complice(s) près de moi. Ma conception individualiste de l’anarchie n’est pas une morgue à me croire autosuffisante et détachée du monde, certainement pas : elle est l’idée centrale que l’individu doit se penser lui même pour justement permettre une réelle association. Et je ne peux pas espérer avoir cette association si on a pas le temps et l’espace nécessaires pour construire la confiance. C’est en ça que je suis anarchiste : les moyens et les buts ne sont pas distincts et forment un tout indissociable. Je ne peux pas espérer avoir l’espace et le temps si je travaille, je ne peux pas espérer la proximité des gens entre eux si je vis loin des autres au quotidien, je ne peux pas espérer parler et agir en dehors des cadres sans avoir détruit les miens propres.

Quoi d’étonnant que des gens se regroupent aussi en dehors de la militance autour de questions peut être tout autre et se montrent solidaires face à telle ou telle situation : il ne s’agit pas de décréter une solidarité en mousse autour de concepts nébuleux construits par cette société là, mais de quotidien et de sociabilité, d’ancrage concret qui permet aussi l’action au delà du bavardage stérile. Si la complicité était acquise et l’est encore avec un ami de longue date, ça n’est pas parce qu’on partage une vision politique précise et sans arrêt précisée, mais parce qu’on se connait assez, parce qu’on partage des envies, des désirs et qu’on a le temps de discuter et que ce quotidien concrétise aussi ce qu’on dit, tout ceci fait que c’est un complice, quoi qu’il arrive : on a eu le temps de bien se connaître, c’est à dire les repas, les discussions, les engueulades, les réconciliations, les rigolades, le repos, et tout le reste c’est à dire aussi l’action.
Je ne peux pas espérer lutter et agir sans la confiance, et les militantEs ont largement entamé celle que je pouvais avoir. Quand le lien que je pensais établi s’est délité à cause du militantisme et ce qu’il contient d’autorité. Je m’en tiens bien éloignée avec toute la méfiance qui m’empêchera de tomber à nouveau dans ces abîmes de dissonances, quand on prétend une chose et qu’on agit à l’inverse. Les militants ont un fonctionnement tout à fait inscrit dans cette société, récompense-punition-sermont, qu’on soit chefFE assuméE ou non ou brave petitE soldatE on agit pas réellement en tant qu’individuE dans sa complexité et ses doutes, mais avec toute l’autorité qu’on exerce ou subit et l’écrasement des individus que ça suppose : une relation parentale, or je veux des frères et sœurs.