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si ça n’existe pas, crée-le.

Claude Cahun et Marcel Moore (ce sont des pseudonymes) ont mené, à partir de 1940 sur l’ile de Jersey, une résistance que je trouve très proche de la pensée queer (donc anar, mais ici je préfère parler de queer, étant donné que le travail de Cahun en revêtait beaucoup d’aspects et qu’elle revendiquait la non-binarité de genre bien avant que ça devienne une question tendance), sous bien des aspects, et le premier est l’usage de la performativité comme réel outil de résistance et de lutte, d’attaque et de révolte contre une société qui voudrait les voir anéantiEs.

Elles se sont connues à l’école et sont devenues intimes, et devenues ensuite demi-soeurs. Constituant plus qu’un couple, une sorte d’entité à elles deux, leur travail, leur pensée et leur façon d’agir sont la complicité même : sans pour autant se fondre complètement l’une dans l’autre puisqu’il y avait entre elles, d’après ce que l’on en sait, un équilibre qui s’appuyait aussi sur des tempéraments différents. Il ne s’agissait pas d’une fusion, mais d’une complémentarité, et une entente parfaite

Le mélange entre vie intime et politique, le jeu sur les apparences, le déguisement, se jouer de ce que la société voudrait voir s’imposer ont fait la force de ce duo. en 1940 elles créent Le Soldat sans Nom, un réseau de résistance au sein de l’armée allemande qui occupait aussi l’île qu’elles habitaient, jusqu’à construire dans leur propre jardin de la Ferme Sans Nom un mur offensif et défensif, avec lequel elles ont joué avec beaucoup d’humour, se photographiant à bronzer dessus. Ce réseau est né de milliers de documents qu’elles ont créés, sous forme de tracts, de petits papillons, etc. qu’elles glissaient dans des journaux, dans des objets du quotidien des soldats allemands, qu’elles collaient sur les vitrines des lieux de propagande nazie (imprimés en miroir, qu’ils puissent être lus de l’intérieur par transparence). Leur courage et leur détermination étaient grands puisque quand l’armée allemande a réquisitionné leur ferme et a investi le rez de chaussée de leur maison, elles ont malgré tout continué à produire tracts, papillons et autres au premier étage, en devant en plus du reste faire attention aux yeux des gouvernantes et sous fifres à fureter partout. Elles ne cachaient par ailleurs pas leur haine de l’occupant, lui tournant le dos quand elle le croisait, et si il leur demandait le pourquoi de ce comportement elles répondaient simplement qu’elles les haïssaient. L’ennemi bien trop sûr de lui dans sa conception n’a pas soupçonné des femmes de fomenter contre lui, sa conception si imbue d’elle même, et elles en ont joué. La mégalomanie des puissants est truffée de failles, celle-ci en est une : penser les femmes idiotes et dénuées de courage, soumises et incapables de jeu.

Le message du Soldat sans Nom était clair : il s’agissait de décréter la fin du reich. Plutôt que l’attaque directe elles ont préféré instiller au sein du plus petit échelon l’idée d’une révolte contre sa hiérarchie en dénonçant le profit de celle-ci sur leur dos. Parler du bas aux gens du bas, dans l’entente des gens à partager des conditions concrètes, pour dire que les dirigeants veules et ivres de pouvoir les envoyait crever pour leurs idées à eux. Réveiller la révolte dans le cœur des gens envoyés au casse-pipe dans la négation de leur individualité. le Soldat Sans Nom fustigeait aussi les poukaves promptes à enfermer les esprits un peu plus rebelles. Le Soldat Sans Nom répétait que la guerre était déjà finie, que le reich était déjà vaincu, que sa force à lui,  ce réseau de résistance, était bien plus grande que cette poignée de dirigeants veules, gloutons et bouffis d’orgueil.

Elles avaient mis le doute et le soupçon au sein de l’armée, elles avaient inventé une résistance qui sans avoir d’existence réelle menait malgré tout une vie puisqu’elle agissait concrètement, la performativité du langage n’était pas suffisant pour ça évidemment, la concrétisation de l’existence du Soldat sans Nom était au travers de ces milliers de documents produits par les deux complices et semés partout où elles le pouvaient, déguisées en petites mémés inoffensives pour agir en plein jour sous le nez de l’ennemi et de ses collaborateurs. Même le nom de Cahun (de son vrai nom était Lucy Schwob), interrogée en 44 par la gestapo sur celui ci, n’a pas posé de problème : elle s’est présentée à l’interrogatoire en petite mamie voutée, à la santé fragile, toute vêtue de noir, elle s’en est tirée -ce coup-ci du moins- sans encombre et elle ne fut pas arrêté pour son nom trahissant sa judéité (que ce soit son vrai nom ou son pseudonyme).

Mais leur détermination avait aussi prévu ce coup, et dès la naissance du Soldat sans Nom elles vivaient avec l’idée qu’elles pouvaient être tuées pour ça, aussi cette idée, loin de les arrêter, leur a conférer une tranquillité dans l’action : être tuées était une chose assimilée, non pas comme une fatalité ou un but héroïque mais un risque à courir qu’il fallait regarder en face pour ne pas le craindre au point de se figer aussi. La révolte qu’elles portaient était plus forte que ce risque, et elles avaient prévu de se suicider si elles étaient arrêtées. Mais elles ont continué, enfermées, à construire des solidarités avec des soldats arrêtés pour actes de rébellion, ont continué à diffuser leurs idées, ont communiqué par divers moyens par des petits mots et des coups frappés aux murs, les murs ne peuvent pas contraindre la révolte et trouvent une utilité dans le détournement aussi, faut de pouvoir les détruire. Lors de leur arrestation sur dénonciation d’une commerçante, elles ont été accusées d’avoir usé d’armes peut être plus terribles encore que la poudre, en faisant vivre la révolte au sein de l’armée supposée rester docile. La découverte de leur intimité a évidemment joué sur leur condamnation, être des femmes pensantes était un crime, et de surcroit des femmes en résistance et de plus encore des femmes artistes à la sexualité déviante. Évidemment taxées d’être des artistes dégénérées au travail si sulfureux qu’il ne pouvait être regardé en face en plus d’avoir créé ce réseau de résistance au sein de l’armée jusqu’à semer le trouble par l’idée. Avec humour à leur condamnation à mort et aussi de travaux d’intérêt général, elles demandèrent si les travaux devaient être effectués avant ou après leur mort. La désinvolture fière et drôle des révoltéEs.

Le reich était bien conscient de ce fait que l’idée si elle nait et croit dans le cœur des individus est une arme aussi bien dangereuse que la poudre, le totalitaire cherche à nier l’individu et l’individu ne pense, n’aime et n’existe pas et surtout pas en dehors de ce que la société rigide -et encore plus quand elle est totalitaire- impose. L’accusation d’être des francs-tireuses sans armes est riche d’enseignement : on peut beaucoup moins contrer l’idée par du mensonge, on ne peut pas prétendre à la folie de manipulateurs ou une recherche de résultat intéressée quand l’idée n’est pas imposée mais suggérée, expliquée, et s’appuyant sur des constats évidents et qu’elle fait ainsi son chemin non pas dans la contrainte mais librement et en appelant à ce que l’homme porte en lui, pour réveiller sa révolte. C’était une bombe, d’une autre nature mais tout aussi explosive. On ne peut pas faire grand chose quand des soldats se mettent à réfléchir sur qui crève au nom de quoi et pour quels intérêts, on peut beaucoup moins facilement cerner l’ennemi quand celui ci est diffus et se propage dans une idée sauvage, celle du refus de l’autorité en elle-même. Il y eut des mutineries au sein de l’armée allemande, et si on ne peut pas en déduire que le Soldat Sans Nom a été la cause et le vecteur, ne pas savoir précisément fait partie intégrante de ce refus de l’autorité : on ne peut attribuer de victoire claire à qui ne veut pas de reconnaissance et ne lutte pas pour ça, mais pour la liberté. Le secret de l’action et de l’attaque va de paire avec son efficacité et son efficacité ne peut pas courir après une quelconque reconnaissance ou une héroïsation. Le Soldat sans Nom a eu le temps d’existence qu’il fallait et qu’il était possible d’avoir dans un but précis, pour ensuite disparaitre. Le Soldat Sans Nom n’avait pas de nom, pas plus que de corps et ceci supposait qu’il n’avait pas réellement de créatrices,  comme son existence ne reposait que sur l’idée, à l’inverse elles n’avaient pas besoin de proclamer leur rôle de génitrices et c’est là toute la force du Soldat Sans Nom.

Le trouble jeté par ces quelques 6000 documents créés de toutes pièces par deux seules femmes s’aimant profondément dans une complicité de vie et de lutte, jouant du théâtre des apparences au sein de la société figée, riant au nez et à la barbe de l’ennemi sans qu’il s’en aperçoive, dit ce que l’on peut faire avec rien et à très peu. La masse donne l’illusion d’efficacité, le nombre leurre sur la profondeur des idées portées, et fige aussi dans l’impossibilité à faire si on est pas un certain nombre. On peut faire fi de ces croyances et imaginer autrement les moyens de lutte, la pensée et la créativité sont infinies dès lors qu’on casse ce que la société voudrait mettre de limites, et l’idée qu’il faille être nombreux pour agir fait complètement partie du vieux monde, ne voulant pas considérer les individus mais la masse.

Claude Cahun et Marcel Moore ne couraient pas ni après la reconnaissance, ni après une volonté politicienne : elles étaient mues par la révolte, leur but n’était pas de tirer gloire de leur création ingénieuse mais de faire en sorte que cette création leur échappe pour vivre en elle-même ce pour quoi elle avait été inventée, une cohérence indéniable dans la forme et le fond, une logique allant jusqu’au bout.

Et, cerise sur le gâteau : tout ceci dans l’amour la complicité et le jeu.