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l’état daron

j’aime bien comme les flics me donnent l’impression d’avoir 16 ans à nouveau. L’état en papa sévère et maman réconfortante en même temps existe de base, mais au premier confinement tout me semblait devenir exagéré dans cette illustration de l’étouffement familial. Après la maman du confinement, le papa sévère hausse le ton et renforce sa poigne.
hier soir à un concert dans un squat, l’impression tenace du père menaçant m’est revenue quand les flics venus à 23h passés à peine pour l’interrompre, tout le monde coincé dedans, une impression que je n’avais pas vécue depuis un moment. La sensibilité à l’autorité varie d’une personne à l’autre, chez moi elle se traduit bizarrement : je peux flipper quand elle menace mais le moment où elle tombe dessus je peux faire preuve de courage. Mon souci est avant, dans le fantasme de violence, et je tâche de lutter contre pour rester parmi les autres. Hier  j’ai tenu un peu mais n’ai pas réussi à rester jusqu’à ce que la menace soit totalement écartée. Je me suis enfuie alors que les flics relâchaient l’attention. Si je suis pas indispensable, ma couardise à abandonner des copainEs m’a fait honte, et je pouvais être une personne de plus à filer un coup de main, défendre le lieu, juste être là.

Le temps passé à attendre des nouvelles de ce flicage intervenu comme on vient sermonner des enfants trop bruyants, trop joyeux et dans un cadre trop libre m’a fait réfléchir à ma propre peur. Je suis restée hier alors que les flics débarquaient parce que je n’étais pas entourée de gros connards virilistes et sûrs d’eux, je suis restée parce que je me sentais bien au milieu de gens qui avaient l’air d’être comme moi, et j’avais l’intuition que si les flics décidaient de faire chier pour de bon, la réaction ensemble serait bonne et je me sentirais de toutes façon bien au milieu des autres, j’avais confiance. La réaction générale autour de l’intervention des flics m’a impressionnée, les réflexes, la fluidité, et le calme que les gens ont montré, calmant aussi mon angoisse aussi vite qu’elle aurait pu apparaitre, pour une peur moins envahissante, moins tétanisante Et le rapprochement que ça a provoqué m’a réchauffée vraiment, je reconnaissais quelque chose que j’avais oublié ces dernières années à chercher à me dépêtrer  de l’intime. Ce truc bête de se retrouver et se tenir ensemble, l’entente entre nous que l’autorité cherche à briser, et elle a presque réussit en moi, que ce soit par le biais d’un compagnon, le biais de dépendance, le biais de l’état durant cette crise.

Si j’ai pu rester un moment en restant calme dans ce squat encerclé, les flics non loin m’a fait réagir comme je l’ai toujours fait : me casser loin de la menace.

Penser à mon rapport à la peur, à comment je peux la contrer aussi en étant entourée de gens foutus comme moi, me souvenir aussi d’autres situations de ce genre il y a longtemps où dans cette peur je trouvais aussi quelque chose, le rapprochement dans la défense du lieu où on se trouve comme je me rapprochais il y a longtemps de mes frères quand le père piquait des colères intempestives. On peut voir là la menace du père mais je me souviens surtout comment on était nous, avec mes frères, face à l’autorité : on se regardait et on rigolait entre nous, on trouvait le moyen de nous échapper de l’autorité pour continuer à faire nos conneries. Si ce père voulait exercer une autorité, on a développé nos propres outils pour y résister, et ceci assez tôt et cette autorité n’avait pas tellement de prise sur nous. On était quand même plus forts qu’elle parce qu’on était soudés, et on rigolait du ridicule à chercher à nous faire peur.

J’ai pensé à ça, ce renvoi à la famille, et j’ai pensé à pourquoi ces derniers temps j’avais tendance à perdre ma force, à ne vouloir considérer la fragilité que je porte comme un empêchement à tout, et comment ça me pose sérieusement problème alors que tout menace de plus en plus. Hier soir en rentrant en métro alors que je me maudissais d’avoir cédé à la peur pour fuir comme ça, je me suis dit d’un coup que c’était une question d’angle : on peut effectivement ne voir que la fragilité, mais insister dessus ne fera que la renforcer et renforcer son pouvoir paralysant. C’est ce qu’il se passe pour moi ces derniers temps et j’y résiste. Insister sur ma sensibilité me fait aussi adopter une attitude soumise, isolée, et c’est une vision fausse aussi de ce que je suis.
Je choisis de regarder l’autre aspect : cette sensibilité me fait réagir aussi instinctivement à l’autorité et la menace, me rend très attentive à celle ci et me donne une bonne connaissance de ses effets, et me rend très méfiante à ce qui va aussi avec cette violence : la mise sous tutelle, la dépendance à la consolation qui n’est que le soutien de cette autorité pour qu’elle s’exerce.

Et surtout cette sensibilité là n’est pas une faiblesse, tout au contraire et c’est là que ça déconnait ces derniers temps pour moi, à tourner autour de ce truc avec des gens qui pensaient qu’il faille prendre des précautions particulières quand on porte ce genre de chose. Il n’en est rien,  si j’ai pu faire ce que je voulais comme je l’entendais dans ma vie, freinée par moments certes, mais j’ai pu me tirer de situations plus rapidement que d’autres malgré tout, parce que l’autorité a voulu s’exercer et la mise sous tutelle dans le même mouvement sous prétexte de protection ont certes voulu s’exercer sur moi mais je ne me suis pas laissée faire et ça a été beaucoup plus simple quand j’étais entourée. Dans l’isolement on a tendance à s’en remettre à une présence rassurante parce que tout effraie beaucoup trop, mais quand on est entourée et non pas enveloppée on peut se démerder, se défendre, vivre entre nous, sans autorité et sans la protection qui désarme en rendant beaucoup trop dépendantE. Ma grande méfiance vis à vis de cette protection me fait me tenir loin de tout groupe, mais dans cette méfiance saine j’ai tendance à oublier aussi que tout rapprochement n’est pas conditionné.

Il ne s’agit pas de décrire et considérer ce risque, la dépendance, la paralysie et l’inaction, mais de voir dans quelles situations, dans quel contexte,  de quelle façon on résiste lutte et attaque le mieux l’autorité qui veut s’exercer et à la bienveillance fausse qui prétend protéger. Pour moi c’est auprès de branques dans mon genre, que je peux regarder et rigoler quand les flics menacent et me tenir avec elleux, auprès de qui je ne ressens pas non plus cette crainte diffuse de les voir agir non pas dans une entente, mais en menaçant aussi les gens dans mon genre comme les virilos peuvent le faire en exigeant qu’on soit derrière eux sans interroger leur mode d’action en toutes circonstances, il ne s’agit pas de critiquer l’attaque que de critiquer l’absence de considération de l’autre auprès de soi quand on se met à agir ainsi en exhortant à suivre sans poser de question. Comme je ne réagis contre l’autorité que si la personne à côté est d’accord avec ça, et comme je n’attaquerai jamais si je ne m’assure pas de cette entente nécessaire. Mon individualisme c’est ça : ne pas considérer a priori que l’autre va suivre, ne pas agir en ne suivant que mes propres convictions si la situation met quelqu’un d’autre dans le bain et qu’iel ne le souhaite pas.

Il s’agit de voir ce qu’il se passe entre les gens dans une situation de ce genre, et le sensible me manquait ces derniers temps, jusqu’à hier. Il ne s’agit pas de jouer les ubermensch prêts à tout et sans considérer aussi ni la peur ni la fragilité ni la force (ça va ensemble) des gens près d’elleux, mais au contraire de prendre tout ça en compte non pas de façon théorique mais instinctive pour faire bloc, et l’attention portée à qui se trouve à ses côtés est pour moi essentielle. C’est cette subtile nuance que beaucoup ne veulent pas entendre : il n’est pas tant question du rejet de la violence en elle-même que le rejet d’une solidarité exigée dans l’obéissance, exactement comme on exige de l’enfant qu’il obéisse au daron menaçant parce qu’il saurait mieux que l’enfant, il s’agit de prendre aussi conscience que la force physique n’est pas tant ce qui importe là que la confiance qu’on a aussi dans les autres près de soi et que la confiance collective se fait aussi sans la peur, ou plutôt dans une peur partagée et qu’on ne déniera pas. Nos armes sont tout autres que celles de l’état, notre force n’est pas celle de l’autorité écrasante mais celle de la finesse, de l’entente, de la joie, de l’humour, et il ne s’agit pas de bienveillance étouffante de l’état non plus mais d’attention réelle portée à l’autre près de soi. Si j’ai fui, j’ai regretté aussitôt. J’ai fui aussi parce que je n’avais pas personnellement de personne avec qui rester, alors que tous autour étaient avec des amiEs, des amoureux-ses et des copainEs. C’est ma conception intime-politique intriquée, et la résultante aussi de l’isolement. Ça se contre aussi et avoir eu le rappel de comment se passent les choses en situation de crise a réveillé ce sentiment réconfortant, humain, loin de la théorie et de la froideur des textes à propos de luttes en cours où on ne palpe pas ce qu’il se produit concrètement entre les gens. Malgré ma fuite je suis heureuse d’avoir retrouvé ce sentiment là, parce que la prochaine fois je serai plus à même de résister à ma propre trouille et de rester auprès des autres.

Il m’aura fallu du temps pour remettre bon ordre là-dedans, j’avais autant besoin de l’isolement que j’avais besoin de retrouver mes propres armes et ça nécessitait pour moi rompre avec beaucoup de choses, et dans mes façons de faire face à l’autorité il s’agit souvent de jeter le bébé avec l’eau du bain, trancher violemment. Le rappel sensible, et non pas juste théorique,  de comment on réagit face à l’autorité quand on est ensemble est la dernière pièce de puzzle qui me manquait. Pour comprendre, aussi, ce qu’on tentait de me dire sans pouvoir l’entendre puisque nous étions éloignés, en boucle tautologique vicieuse. Il me faut la proximité sensible pour comprendre,  appréhender et agir.