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lecture / Alice Miller

 

Dans les lecture qui m’ont beaucoup aidée ces derniers temps à débroussailler et avancer sur la question de l’intime et du politique, il y a eu Winnicott et comment il relie politique et création, il y a eu Alison Bechdel et ses deux livres sur ses parents (« Fun Home » et « c’est toi ma maman« ), et dans ces derniers il était question de Alice Miller dont les extraits reproduits m’ont intriguée et poussée à la lire.

J’ai donc lu « le drame de l’enfant doué« , le livre dont il était beaucoup question chez Bechdel, et que Alice Miller recommande de lire en préalable à cet autre ouvrage que je lis : un gros volume regroupant des essais « l’essentiel d’Alice Miller« . Elle touche au vif de mes préoccupations : à l’intersection de l’intime et du politique, et la place de la créativité là-dedans car comme chez Winnicott elle relie créativité et politique. J’ai trouvé si ça n’est une réponse complète une très bonne ébauche de l’explication de mon obsession antifasciste passée et de ma farouche volonté à rester en dehors de tout groupe et collectif, tout cercle fermé, jusqu’à risquer par moment de me retrouver dans un trop grand isolement.

Et j’ai trouvé une explication à ma méfiance pour la pédagogie et l’éducation, que je pressentais comme autoritaire tout aussi libérale soit-elle, tout aussi anti-autoritaire elle s’affirme, tout aussi bienveillante elle se pense. J’ai lu Alice Miller en ayant l’impression d’avoir devant les yeux  ce que je cherchais depuis un bail à tenter de me dépêtrer d’emprises, à user d’outils que j’avais sans bien comprendre pour quelles raisons je les avais et pourquoi c’était parfaitement logique que mon usage de ces outils soulève la colère, et j’ai compris pour quelle raison je ne peux me dire que anarchiste et pas autre chose politiquement s’il faut me décrire,  j’ai compris pour quelle raison je suis aussi méfiante de toute normativité, qu’elle se joue dans la société, dans la politique, chez les militantEs, pour quelle raison je vais être plus en confiance si on ne cherche pas à m’inculquer un savoir ou un dogme mais plutôt apprécier la discussion sans interdiction en amont et la reconnaissance de l’erreur comme faisant complètement partie de la vie, parce que inhérente à la curiosité. Il est compliqué d’entrer dans le détail de tout ça, aussi je vais plutôt tenter de résumer sa façon de penser pour éventuellement donner envie de la lire.

Si je ne suis pas d’accord sur tout ce que peut raconter Miller, et c’est un reproche que je pourrais faire à tout spécialiste (y compris moi dès lors que je pense avoir trouvé une clé plus efficace que d »autres) à chercher à expliquer le monde par une seule clé de compréhension passant le reste sous le tapis, mais j’ai malgré tout en vie d’en parler  parce qu’intimement et politiquement ça me parle et parce que ce qu’elle raconte me parait important à plus d’un titre.

Alice Miller est psychanalyste refusant ce titre, et ayant attaqué violemment son propre milieu et l’hégémonie de  Freud. J’ai eu de l’intérêt pour ses écrits parce qu’elle n’hésite pas à attaquer ses pairs et sa hiérarchie, et fustige cette école de sachants comme faisant intégralement partie de la société qui produit tout ce qu’on peut chercher à contrer. Grosso modo, elle réfute catégoriquement la vision de cette école de psychanalyse qui voudrait que la victime soit coupable, que les traumas de l’enfance sont des fantasmes d’ordre sexuel que l’enfant porte, et affirmant que la sexualité projetée sur les enfants par les adultes est une violence en soi s’intégrant et participant pleinement du patriarcat et de la société. Elle ne sépare aucun problème de ce monde et trouve dans le rapport à l’enfance et la considération de l’enfant une sorte de concentration de la société normative, et le patriarcat, la famille, l’éducation, tout se rejoint dans sa pensée construite autour de l’enfance, et sa détestation particulière de toute manipulation idéologique et toute idéologie tout court,  m’interpelait, ainsi que son intérêt pour les personnes à s’en montrer méfiantes et chercher à la détruire plus spontanément que d’autres.

Alice Miller place l’enfant au centre de tout, et comme personne vulnérable allant devenir adulte, puisqu’innocente (innocente ne veux pas dire « bonne » mais plutôt « neuve » et découvrant le monde), sa préoccupation est la destruction du pouvoir qui s’exerce sur l’enfant par l’adulte, pouvoir qui peut se reproduire plus tard si il y a refoulement de cette violence. Son hypothèse est celle qu’il ne faut pas chercher à éduquer mais à subvenir aux besoins de l’enfant sans y plaquer ceux des adultes, et ceci ne peut se faire qu’en laissant l’enfant libre d’exprimer frustration, colère, tristesse et tout sentiment qui le traverse, dans la considération et le respect de l’enfant en tant que personne à part entière et no pas comme une chose à manipuler, à former selon ses propres envies et frustrations, une sorte de petit soi de procuration. Comme on exige de la part des enfants le respect des adultes elle inverse totalement en exigeant que l’adulte se montre respectueux de l’enfant dans ses besoins, qu’ils soient vitaux et dans l’expression de leurs sentiments.

Dans l’Essentiel elle aborde des exemples de notoriété publique, et elle choisit notamment Hitler, en s’intéressant à son enfance en particulier et les violences qu’il a subit puis reproduit d’une façon horriblement grandiloquente, et le terrain qui a aussi permis l’accession au pouvoir d’une telle personne. Il est question de l’adhésion de l’intelligentsia à l’accession au pouvoir d’Hitler, chose difficilement compréhensible pour le reste du monde, et elle relie ça directement à la façon d’éduquer les enfants dans cette société, par  la « pédagogie noire »‘ (dont elle copie de longs passages sidérants) qui ne faisait que tuer la liberté -et donc l’individu-  dans l’enfant, le désarmant aussi face à l’autorité et le rendant très vulnérable aux emprises et à la soumission. Il est question de comment aussi la haine antisémite a pu prendre aussi facilement à cause précisément de cette pédagogie niant aux individus l’expression de leur colère en plus des autres sentiments (on traite mal l’enfant et on lui refuse en plus de l’exprimer) : la création d’un bouc émissaire qu’on pouvait haïr tout son saoul parce que le leader -qu’elle relie directement à la figure du père et dans ce contexte de pédagogie noire-  l’autorisait. Miller dans cette façon d’aborder l’enfance au cœur de la société détruit aussi la figure du monstre, déshumanisant et condamnant aussi à une répétition parce qu’on ne veut pas voir la subtilité des autorités qui s’exercent, celles ci renvoient aussi à notre propre responsabilité : il est plus facile d’exclure de l’humanité en décrétant que des personnes sont intrinsèquement mauvaises que considérer les forces subies ayant pu mener à des horreurs.

Je ne peux que donner l’envie d’aller lire Miller, cette tentative de résumer est assez vaine étant donné la densité de sa pensée et ses implications. Je peux simplement dire pourquoi cette lecture m’a parlé.  Dans mon débrouillage entre intime et politique à chercher à cerner ce qui se joue quand on a une colère particulière et sans arriver souvent à la dominer auprès de gens qui ne sont que des exutoires à ce moment là, comme ça m’arrivait et m’arrive encore un peu, selon mon état de fatigue, j’ai été d’une part voir une psy, et j’ai creusé aussi de mon côté.

Ça m’a aidée aussi à comprendre que cet intérêt pour le croisement de l’intime et du politique n’est pas une façon de nier le politique ou de fuir une implication politique parce que l’explication à la colère est intime mais au contraire que cette colère intime est tout à fait politique et déterminée par la société exerçant ses pressions, et s’explique aussi par le biais de l’éducation et donc de ce que la société hiérarchisée attend de ses sujets : une obéissance, une normalisation, une négation de ses sentiments et de leur richesse, une déshumanisation. En somme elle m’a beaucoup aidée aussi à cibler mieux mes préoccupations en les précisant, et en faisant en sorte de ne pas laisser cette colère s’exprimer n’importe comment et contre n’importe qui, sortir de cet infernal cercle du reste du monde contre moi dans une vision parfois paranoïaque qui prend le dessus. J’avais le pressentiment, à regarder ma vie mes accès de colère et mes intérêts politiques il se jouait quelque chose qui m’échappait jusqu’à peu, et tourner autour de cette chose sans pouvoir m’en détacher comme je n’arrive plus à lâcher ce Miller disait toute l’importance de celle-ci. Vouloir regarder surtout ce que j’avais développé comme outils efficaces et ce que je reproduisais à l’infini sans le voir forcément et où je pouvais briser un cercle vicieux.

C’est un ami de longue date qui a pointé simplement une de ces répétitions que j’opérais, dans le fait notamment de prendre la fuite que ce soit d’une ville d’un cercle ou d’un quelconque groupe qui a dénoué quelque chose. Il y a peu je me disais que je m’étais trompée en venant vivre ici et que la ville ne me convenait pas, il m’a dit simplement que je crois toujours que c’est la ville qui va pas  -ou un groupe- alors que je fuis, si il avait pu tenter de me le dire auparavant je ne l’avais pas écouté, du moins pas totalement : je ne voulais pas y voir un problème ou une répétition, mais une façon de survivre simplement, aussi je ne voyais que la force que c’était et pas la fuite permanente. Dénouer ceci a eu un effet aussi sur ma façon d’interagir, que ce soit dans mes amitiés, dans mes activités, et dans la politique : j’étais enfin devenue capable d’entendre un avis contraire au mieux sans entrer dans des colères noires. Un passage de Miller parle des personnes ayant des préoccupations politiques envahissantes dans le sens où cette intrication les rend comme poreuses à ce qu’il se passe. Elle parle de cas de patients qu’elle pu suivre qui sont passé de cette porosité les rendant très vulnérables à une confiance, y compris dans la politique. C’est à dire que comprendre la colère intime n’est pas une façon de revenir sur ses préoccupations mais au contraire de mieux les cerner pour mieux s’impliquer politiquement et de façon plus saine. Ça se traduit chez moi dans cette impossibilité de pouvoir suivre les nouvelles du monde ou de m’impliquer si je n’ai pas quelqu’un avec qui en parler : ça m’atteint trop et la colère est désordonnée. J’ai mes propres moyens pour exprimer cette colère ou ce qui me traverse, mais je m’interdis quoi que ce soit de politique si je n’ai personne avec qui partager les peurs, les analyses ou simplement partager ce fardeau pour qu’il pèse moins. C’est ce qui me rendait les choses compliquées, la porosité aux nouvelles, non qu’il faille devenir de pierre au contraire, mais comprendre plutôt que je devrais pouvoir voir l’état du monde sans que ça m’entraine moi dans des boucles dépressives, et éviter ainsi de faire rejaillir sur des personnes ce mal-être en exigeant d’elles par exemples de s’impliquer politiquement et de la même façon que moi quand le problème ne se situe pas chez elles, et ainsi aussi porter ma conception de la vie : dans la joie aussi et la créativité.

J’ai pensé quelques fois ces dernières années parce que j’étais très isolée -de mon fait et il a fallu du temps pour l’admettre aussi- qu’il fallait dans mon entourage une personne particulière qui me soit identique, avec les mêmes façons de voir de réagir et de contrer ce monde, dans une pensée pourtant à l’opposé de ce que je théorisais dans la reconnaissance de la différence des individus et la richesse que ces différences permettaient. Aujourd’hui, et au contact de gens qui me considèrent telle que je suis et n’attendent pas une chose qui ne serait pas moi, c’est à dire aussi des gens capables de me dire et sans animosité que je déconne quand c’est le cas parce que mon comportement n’est plus dans l’opposition systématique à tout, je retrouve une étanchéité qui me permet enfin de discuter avec qui opposera un point de vue, avec qui ne partagera pas forcément mes façons de faire et d’être (et là je ne parle pas d’aller bavarder tranquillement avec des fascistes, mais de savoir discerner aussi ce qui est de l’opposition totale de ce qui est d’une nuance, qui est ennemi de qui ne l’est pas), de discuter réellement puisque je suis capable d’entendre un désaccord et une différence sans l’entendre comme une injonction ou une mise en danger de ce que je suis.

La liberté qui était devenue obsédante pour moi c’était ça, que la liberté que je porte moi soit plus forte aussi que les tensions extérieures que je retrouve pleinement mon autonomie, et cela passait aussi par la nécessité de rupture quand les liens ne pouvaient exister que dans la demande tacite de se conformer (à une idéologie, à un courant de pensée, à une structure, à une personne, à une vision patriarcale, etc.). Ce n’est pas un rejet des personnes mais une compréhension plus grande et plus empathique de ce qui se joue, et qui se joue à des niveaux politiques et intimes, pour dénouer aussi plus facilement des problèmes, que ce soit dans ma vie, dans mes activités, ou dans la politique. Si j’ai souffert beaucoup qu’on me rejette pour ce que je suis et si ça m’a rendue les choses si compliquées dans la perte de liens, aujourd’hui je vois mon histoire au sein d’un collectif militant comme une de ces erreurs qui en apprennent beaucoup et surtout sur soi, et dans la reconnaissance aussi de ce qu’on a mit en place comme outils pour ne pas se laisser totalement bouffer. Comme par ailleurs j’insiste plus sur les erreurs qu’on peut faire et dont on tire des enseignements (pour des choses plus légères comme la création), sortir de cette idée de réussite ou d’échec pour comprendre que mon réel intérêt est dans l’expérimentation, je ne regrette pas d’avoir fait celle-ci parce qu’elle m’aura été plus instructive que beaucoup de choses. L’intérêt de Miller pour l’enfance c’est aussi ça : la reconnaissance dans les adultes des enfants qu’ils étaient et ce qu’ils ont pu subir. Comme j’ai pu être furieuse de la façon dont on m’avait traitée en niant mon individualité et mon autonomie, ma réponse ne pouvait pas être du même ordre, niant l’individualité de l’autre en exprimant la rage là où des mécanismes autoritaires diffus et complexes opéraient. Mon but n’est pas de détruire des personnes, mais ce qui éloigne les personnes et ça commence par le pouvoir qui s’immisce entre eux, que ce soit par l’exercice d’une autorité, une soumission à celle ci, ou par des murs et des frontières.

Regarder en soi les tensions en jeu n’est pas la négation du politique du tout,  c’est au contraire une façon de comprendre comment la subtilité des pouvoirs n’exercent pour mieux les contrer. Je ne peux utiliser que  le « je » dans ce que j’écris parce que les tensions de chacunE regardent chacunE et je ne peux pas écrire ou penser à la place de personnes n’ayant ni les mêmes vécus ni les mêmes sensibilités ni les mêmes buts. J’ai retrouvé ma chère autonomie en regardant surtout ce qui se joue en moi, le vieux slogan « ne me libère pas, je m’en charge » peut-être entendu de bien des façons.