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l’idéalisation

la silenciation de ce qu’on est fait du mal, à soi même et aux autres autour. Il y a peu, j’ai revu une copine connue il y a des lustres, perdue de vue, recroisée, et avec laquelle j’ai eu depuis l’occasion de discuter plus longuement. On a des façons de faire assez similaires, dans nos vies et nos activités, et je me méfiais de cet enflammement que je peux ressentir quand je croise quelqu’un dont je me sens proche. Les dernières fois où c’est arrivé dans ma vie ont été dures puisque la similitude est devenue un envahissement de mon espace (mental surtout), aussi je me suis méfiée d’elle tout autant que de moi quand je l’ai revue, et je ne voulais pas retomber dans ce piège de l’assimilation. L’expérience avec d’autres avant m’avait bien refroidie dans ma sociabilité et je restais distante des milieux qui pourtant étaient aussi mon univers, en me créant un manque tout en trouvant un tas de raisons politiques d’agir de la sorte.

J’ai été grandement soulagée de l’entendre et de constater que je ne lui ai pas fait peur, comme je m’interdisais d’être totalement moi avec ce que ça suppose ces derniers temps parce qu’être moi m’exposait à de la saloperie pour tout un tas de raisons, mais l’une des principales était que ce que je pouvais être et ce que ça suppose était entendu comme une injonction ou un reproche personnel, une attente de ma part. Possiblement j’ai aussi agi en ce sens, la psyché est une chose bizarre, face à des personnes avec le même genre de fragilité que moi qui ont cherché à me ressembler et à qui j’ai aussi cherché à ressembler, mais ça n’était pas moi comme ça n’était pas eux. Par ça il ne faut pas entendre le petit flocon crétin et niais dont certainEs nous causent, mais que simplement ce qui traverse les gens est différent selon leurs vécus, leurs familles, leurs intérêts propres etc. Cette copine recroisée m’a fait grand bien  en me disant une chose que je constate aussi : qu’il est très difficile de rester soi-même dans cette ville et que ça nécessite quand même une très grande force, et je lui suis reconnaissante de l’avoir dit parce que souvent les forces me manquent ici. Les tensions sont plus puissantes qu’ailleurs et les folies, les fragilités, la naïveté, l’innocence  des personnes sont entendues comme autant de dangers, de menaces, et de choses à faire disparaitre. Cette ville très chère et où tout sollicite en permanence et empêche aussi de se retrouver soi, où tout oblige à travailler ou voudrait le faire, cette ville a un impact sur des gens foutus comme moi (et y’en a beaucoup puisque c’est simplement être humain) et j’y vois une espèce de concentration de ce que produit la société. j’ai retrouvé ma détestation de la norme voulant effacer les subtilités des gens dans ce que me racontait cette copine et j’ai été soulagée de constater que je pouvais être moi même avec elle sans craindre quoi que ce soit, la parole était libre et la reconnaissance d’un travers ou d’une façon d’être n’était pas suivie d’un reproche ou d’une frayeur mais au contraire un intérêt, une curiosité et un partage, et surtout que j’ai constaté que ma parole à moi n’était pas annihilée et que je parlais librement.

Avoir été sous emprise parce qu’on porte une fragilité et qu’on refuse de voir et d’accepter parce que c’est une faille dans laquelle des gens s’engouffreront rend peureux vis à vis de l’autre, la peur d’être mangéE ou de manger l’autre met à distance, jusqu’à l’isolement parfois. Des copainEs débarquéEs de province à paris, touTEs m’ont dit la même chose sur cette ville très difficile, et comme je connais beaucoup de créatifs touTEs ont eu un rejet de ce qu’ils font quand iels sont arrivéEs ici et sont passéEs par des périodes noires de dépression et d’annihilation d’elleux mêmes, comme j’en ai vécues aussi. La force dont cette copine parlait était la consolidation et le rappel de ce qu’on aime soi et ce qu’on fait soi, reconstruire la muraille assez solide pour ne plus disparaitre soi dans ce tumulte, entre politique, coût de la vie, le temps et l’espace complètement bouffés par cette concentration de l’état aussi dans cette ville. Il est logique en un sens que je n’ai pu trouver qu’ici des anarchistes avec lesquels je m’entends, il est logique que ces questions m’aient touchées plus directement et plus violemment qu’ailleurs : ici il est compliqué voire impossible d’avoir une sociabilité de petite ville, sauf à rester très vigilantEs. Par sociabilité de petite ville j’entends connaitre des gens de façon spontanée, régulière, sincère et sans projection, quand le temps et l’espace définissent aussi les interactions sociales dans une ville grande et chère et qu’on se retrouve aussi à côtoyer la norme dans ce qu’elle a d’insupportable, le renvoi permanent à ta bizarrerie. J’étais très contente d’apprendre que cette copine est une voisine, je me suis dit que ça allait être plus simple de nouer une relation saine, puisqu’on allait avoir le temps de se voir et parce qu’aussi elle est tout autant farouchement indépendante que moi et porte le même genre de détestations de la normativité que la mienne, comme les gens que j’ai gardéEs dans mon entourage depuis mon arrivée ici : ce ne sont pas des gens que j’étais venue pourtant rejoindre en venant ici, ceux ci je  les ai quasiment touTEs perduEs de vue ou je me suis violemment engueulée avec elleux. Je lui disais comme je me refusais de tomber amoureuse à nouveau tant que ma sociabilité n’était pas consolidée, tant que je n’avais pas aussi retrouvé mes intérêts, ce que je suis, ce qui me porte, parce que mes amitiés sont ce qui compte le plus, et tomber amoureuse sans cercle amical -que ce soit moi ou l’autre- c’est m’exposer et exposer aux emprises puisque quand il n’y a personne d’autre autour pour diluer l’intensité que je peux porter, l’amour devient vite une forme de cannibalisme dans l’enfermement. J’avais rejeté totalement l’amour ou le couple dans cette manie de jeter le bébé avec l’eau du bain, et si ça m’est nécessaire je reviens sur ces rejets épidermiques pour y mettre de la nuance, une fois que je me suis retrouvée.

J’étais contente de pouvoir lui dire simplement que j’ai fait un CO en arrivant ici, contente de pouvoir lui raconter ce que j’avais pu traverser et surtout contente de la voir réagir non pas en prenant peur de ce que je pouvais être mais au contraire de réagir comme les amiEs connuEs ailleurs, dans l’ouverture. Là où j’avais eu l’expérience de l’enfermement alors que je me confiais ces dernières années, c’était le contraire et comme je réagissais moi il y a longtemps : dans le partage aussi de la sociabilité parce qu’il n’y a pas de possessivité.  Je suis un être très sociable et j’avais fini par croire ces dernières années que je suis quelqu’un de solitaire, et il n’en est rien. Je tiens effectivement beaucoup à ma solitude, mais que si celle ci est choisie. Les amiEs pour moi sont centraux, importants et sont aussi mon point d’équilibre : entre taréEs, on se comprend et on a moins l’impression d’être à côté de la plaque ou bizarres quand on est entouréEs de gens du même tonneau et on est finalement moins fous au milieu d’autres fous. Et à paris, les gens de ce genre sont perdus dans une masse qui n’est pas la leur, les bouffant aussi dans ce qu’iels sont au plus profond, et le grand isolement de gens fragiles dans cette ville découle de tout ça. Je disais à cette pote que ces derniers temps je croise de plus en plus de gens comme nous qui disent tous leur ras le bol de ne pas se voir et cherchent des solutions, et toutes du même genre. Un endroit, quelque chose, où on puisse bricoler nos trucs ensemble, sans recherche d’autre chose, que ce soit la réussite, l’aboutissement d’un projet ou quoi mais plutôt dans l’expérimentation et le jeu, sans pression aucune.

Le partage de mes amitiés est quelque chose d’important, j’aime faire se rencontrer les gens que j’apprécie beaucoup entre elleux. J’avais présentée une de mes plus vieilles amies, avec qui tout est simple et joyeux, à une camarade que j’aimais. Elle l’a à peine regardée, ne lui a pas adressé la parole, et c’était plus fort qu’elle, ça n’était pas volontaire, mais elle y a vu je pense une mise en danger de notre relation alors que c’était tout l’inverse au contraire : une preuve de confiance. Quand j’ai quitté ce collectif j’ai réalisé que la sociabilité au sein de celui-ci était dans une confrontation permanente avec l’extérieur, et iels n’arrivaient pas à maintenir des liens : tout était vu comme une menace quand j’étais à l’inverse de ce mode de pensée. Je rencontre les gens avec l’idée que ce sont des copainEs potentielLEs, et j’étais très déstabilisée de voir qu’elleux ne percevaient que la confrontation et souvent dans une paranoïa possessive, traduisant politiquement des trucs persos aussi. En remettant tout à plat, j’ai surtout réalisé que j’étais aussi devenue comme ça à force de baigner dans ce genre de choses, à chercher à défouler des trucs persos par le biais politique sans considérer l’intrication des deux, et ceci pour mon propre milieu, celui que j’aimais pourtant : je ne voulais plus y être parce qu’il ne correspondait pas à l’idée que je portais, et je cherchais à régler dans ce milieu et de l’extérieur ce que je pouvais lui reprocher, sans piger ce truc essentiel alors : ce que je cherchais à régler n’était pas dans mon milieu mais en moi, puisque ce milieu ne m’avait pas rejetée pour ce que je suis mais je l’avais rejeté, moi, parce qu’il n’était pas aussi idéal que ce que je voulais y voir. Parce que précisément je sortais d’une relation possessive qui m’avait aussi poussée à nier ce que j’étais et qu’il a fallu retrouver au prix d’énormes efforts.

Tout était une question d’idéalisation, en somme : je me retrouvais à rejeter violemment les gens et les cercles après une période d’idéalisation, comme quand on tombe amoureux, parce que personne ou aucun milieu n’est tout noir ou tout blanc, parce que je n’étais plus capable, moi, de comprendre que les gens ou les cercles où ils évoluent ne sont pas parfaits et qu’il ne sert à rien  de chercher la perfection, et j’agissais comme ça parce que j’étais au plus mal. C’est en écoutant cette pote me parler d’une artiste que je sais critiquable sous certains aspects que j’ai compris ça : j’ai tu ma critique parce qu’il n’aurait servi à rien sauf à mettre mal à l’aise cette copine de dire en quoi cette artiste était critiquable et lui casser aussi quelque chose qui lui tient à cœur, ça aurait été juste cruel. Et je n’ai pu taire ma critique pour écouter ce qu’elle en disait que parce que j’avais aussi pigé que si cette copine aime cette artiste, ça ne change pas ce qu’elle est, elle, et qu’elle est assez intelligente et indépendante pour savoir ce qu’elle fait et pense. J’étais dans mon mal-être tant focalisée sur ce qui n’allait pas autour et y trouvant tout un tas de raisons à rester en dehors que j’avais aussi perdu de vue ce qui fait aussi la sociabilité n’est pas défini forcément par les cercles normatifs : il existe toujours, dans tous les milieux, des cingléEs à y être et ne se conformant pas à ce qu’on attend d’elleux. Il est bien dégueulasse d’assimiler un cercle quelconque et tous les individus à y être, et si je suis individualiste ça n’est pas pour considérer de façon hautaine les cercles en confondant les intérêts et ce que y sont les personnes mais au contraire savoir voir, à l’intérieur des cercles, ce qui fait que les gens sont eux malgré tout. Cette copine me disait comme elle ne pouvait pas être totalement elle-même dans son boulot parce qu’elle sait la propension des gens très conformes à se trouver des boucs émissaires pour défouler leur propre mal-être et qu’lelle ne voulait pas devenir ce bouc émissaire, elle taisait dans son boulot ce qu’elle pouvait y trouver détestable, par préservation. Elle a résumé tout l’enjeu des gens fragiles et sortant des normes : la silenciation parce qu’on ne veut pas subir le défoulement des gens à trouver insupportable qu’on se montre libre par rapport à ces normes, des gens qui cherchent à tuer ce que tu es plutôt qu’avoir le courage à être soi même. Et elle a constaté un truc que je disais sur les gens qui ne sont jamais vraiment les mêmes selon les jours, les angoisses, les humeurs, que moi-même j’étais différente de la fois où on s’étaient vues avant, en confirmant une impression personnelle que je trouvais pas très facile à faire comprendre et qui a pu me poser problème auprès de gens à chercher justement à me voir comme quelque chose de figé. Elle l’a juste constaté et sans le reproche qu’on avait pu me faire auparavant, sans cette volonté de me lisser en niant ce que je suis. C’est un vrai soulagement de voir reconnu un trait sans qu’on cherche à le corriger, une vraie reconnaissance de l’individualité parce que précisément on veut préserver la sienne avant toute chose.

Il n’est pas possible d’être soi quand on craint que d’autres s’engouffrent dans ces failles pour tuer ce qu’on est, et le silence qui en résulte est insupportable. Il n’y a qu’avec d’autres qui assument être ce qu’iels sont qu’on peut avoir cette tranquillité à exprimer ce qu’on est réellement. Je ne fais pas de dessin sur les implications politiques que ça a. Paris est un tel concentré normatif qu’elle provoque tout ce que la société a plus de mal à provoquer ailleurs : les identités très marquées, les cercles très fermés, la méfiance, la paranoïa, la politique très envahissante. Mais aussi la lutte et la vie ici sont plus difficiles mais portées par des gens d’autant plus convaincus qu’ils sont intimement impliqués, dans leur expérience très concrète de cette normativité agissante et les ayant plongés dans des abîmes de doute de soi et d’annihilation. Quand iels iels réalisent que cette normativité de rouleau compresseur dans la séparation est l’ennemi, et iels font tout pour se retrouver et lutter intimement et concrètement contre les séparations pour rester elleux-mêmes. La force dont me parlait cette copine c’est celle-ci, juste rester soi malgré une société normative très présente à tous les coins de rue et faire en sorte de rester aussi naïve et innocente que possible quand tout voudrait nous voir dépressifs et cyniques et ça veut dire être aussi entouréE de gens à partager cette vision. Et c’est pas de la tarte, cette force est grande et ne doit pas être négligée. Aussi quand j’entends qu’il ne suffit pas d’être soi même pour changer la société, j’ai envie de répéter encore qu’être soi alors que la tension grandit partout autour, et surtout ici, est loin d’être une chose facile. Et que souvent, on ne peut être soi qu’avec des gens à ne pas y voir de mise en danger et à être elleux mêmes aussi : dans cette société c’est aussi le simple rappel que la politique fourrée partout est une forme de violence, quand on en vient à traiter comme de la merde des amiEs parce qu’on a placé le politique au dessus, en usant d’autant de prétextes de cause plus grande que les individus pour traiter les gens à ses côtés comme des pions ou des kleenex, leur déniant leur complexité et leur sentiment humain. Je l’ai fait comme on me l’a fait, et c’en est fini pour moi, je ne veux plus jamais m’oublier comme j’ai oublié que l’important n’est pas là. Je préfère largement la compagnie de gens non politisés ou politisant autrement et qui n’auront pas cette cruauté là, celle de l’oubli de l’humanité en prétendant agir pour une grande cause au dessus d’elle. On ne peut pas lutter contre la déshumanisation quand on déshumanise soi même, jusqu’à se nier soi même. On ne peut pas être antiautoritaire en agissant dans l’autorité. On ne peut pas lutter contre le fascisme grandissant en oubliant sa joie et sa naïveté.