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la cour du collège

entendre résumé de la même façon que je l’avais fait il y a quelques temps m’a rassurée : la politique c’est le retour à la cour du collège. Les mêmes ressorts, les mêmes violences dès qu’on cadre pas, les mêmes exclusions dès qu’on dévie, la même pression à se conformer. Sauf qu’en plus, il y a cette morgue à se penser plus mûrEs, plus cultivéEs, plus intelligentEs, ayant mieux compris que l’autre ce qui est bon pour lui ou elle, ajoutant une arme à qui pourrait correspondre à  des collégienNEs populaires, celle de la crédibilité d’adultes, et la puissance de la volonté de vengeance d’ex-humiliéEs. Quand j’ai réalisé que j’avais aussi agi de la sorte avec des amiEs très proches, j’ai pris une douche glacée. Avoir fait mal à des gens que j’aime et qui m’aiment à cause du politique m’a laissé un tel dégoût que j’en suis soignée à vie.

J’ai passé un collège terrible, comme quasi tout les amiEs que je peux avoir. Harcelée, rejetée, seule terriblement seule. En 3è j’avais décidé d’abandonner mes sapes préférées, de me changer, de taire mes goûts et mes envies,  pour espérer avoir des copainEs. En vain, on avait de toutes façon brisé ma joie et le déguisement recouvrait quelque chose qui ne cherchait plus la compagnie d’autres que pour ne pas disparaitre totalement et j’étais de toutes façons devenue trop méfiante alors qu’on s’intéressait à moi ainsi déguisée : on ne s’intéressait pas à moi puisque j’étais déguisée et mon sentiment de mensonge permanent était trop fort pour espérer avoir des copainEs, c’était trop tard.

Quitter le collège ça a été un immense soulagement. J’ai intégré un petit lycée loin de tout ça à l’internat à ma rentrée de seconde, et débarrassée de mes parents, débarrassée de la pesanteur familiale qui a tendance à poursuivre dans les petits bleds de campagne où je n’étais pas considérée autrement que comme fille de, soeur de, nièce de, considérée comme bizarre, j’étais neuve et partir comme de zéro m’a ravivée. Je pouvais être moi sans pression, et alors que jusque là j’étais une élève qui avait de bons résultats j’ai repiqué ma seconde, parce que enfin j’avais des amiEs et qui ne cherchaient pas à me modeler à leur image, aussi j’avais bien mieux à foutre que bien travailler à l’école. L’internat m’a sans doute sauvée d’une dépression, j’étais entourée, joyeuse, l’internat était un endroit où l’autorité tentait de s’exercer puisque nous étions maintenus dans une dépendance à des règles et des hiérarchies mais hors quelques fayots et pions zélés (qu’on apprend très vite à cerner pour nous en méfier) on était malgré tout touTEs du même côté de la barricade et on se marrait. Rares ont été les moments où j’ai retrouvé cet état d’esprit par la suite dans ma vie adulte, où l’esprit de collège s’est réimposé dans un conformisme écrasant et surtout à Paris. Ailleurs, il était plus simple de retrouver d’ex-bizarres de collège, quand à Paris ce sont les winners qui sont majoritaires ou ayant une voix qui porte plus. Les ignorer ici est plus difficile.

Alors quand ma psy m’a résumé la chose de cette façon, que les milieux que j’ai pu cotoyer ici c’était la cour d’école dans l’immaturité la plus complète, j’ai acquiescé énergiquement : oui, c’est la meilleure façon de résumer ces milieux. Et comme au collège, le soulagement à me barrer est très grand, à trouver ailleurs aussi des gens aussi perduEs que moi et avec qui on cause le même langage. Les gens ne voulant plus me parler pour une obscure raison politique alors que nous nous entendions bien me font l’impression de ces groupes de copines de collège dont j’étais proche qui d’un coup ont décidé que je n’étais plus intéressante, me délaissant et dans l’insulte et l’humiliation à me reprocher ce que je suis : bien sûr que c’est triste à crever, mais l’immaturité que ça traduit me rend les choses plus faciles,et je ne veux pas avoir d’amiEs si c’ets à la condition d’être autre chose que moi même. Si d’ex-copainEs se conforment aussi à un groupe dans l’espoir d’une intégration ou de collecter des bons points de popularité, si iels ne sont pas capables aussi de se penser en dehors de ces groupes, assez indépendants pour se faire confiance à elleux-mêmes, autonomes, alors je ne perds pas grand chose en les voyant disparaitre. Avoir décrété une amitié sans faille pour bannir du jour au lendemain est vraiment une chose vécue du collège déjà, l’incongru d’un tel comportement  me frappe de plein fouet maintenant et je disais à la psy comme je ne comprenais pas comment j’avais pu vivre ça sans le détecter plus tôt. C’est que les mots ne sont plus les mêmes qu’au collège, ils se nimbent de respectabilité et de grande cause, on fait passer des comportements immatures pour autre chose, le savoir, la culture et la politique sont les nouveaux mots du harcèlement collégien. Conforme toi ou disparais.

L’immaturité n’est pas un problème en soi, mais quand l’immaturité se double de volonté politique elle devient sacrément dangereuse : des gens que j’ai pu croiser ici c’était tout le nœud du problème, j’aimais le côté enfantin de ces personnes mais la volonté politique venait par dessus et l’immaturité dans ces cas là donne de bonNEs grosSEs autoritaires. Comment faire encore confiance quand on fait semblant d’être des adultes à grappiller la reconnaissance ou la légitimité quand on est pas capables d’être autonomes parce que trop immatures, comment ne pas craindre un retournement de situation quand on dépend complètement de l’avis de X ou Y pour agir dans sa propre vie et de ses propres amitiés, quand on ostracise d’ex-amiE en se drapant dans la politique. A repenser à tout ça, je me dis que la politique est en soi un problème, et cette conviction se renforce au gré que je renoue avec qui j’étais il y a longtemps : quand lutter pour moi n’était pas une question de politique mais une question d’être ce que je suis sans qu’on m’écrase pour ça. Elle se renforce quand je vois que des gens se montrent incapables d’être des humainEs décentEs en prétendant agir pour un bien commun, et mon erreur a été de faire preuve de beaucoup trop de compréhension quand en face on continuait à se montrer toujours aussi immatures. Elle se renforce quand la politique continue de s’immiscer dans tous les rapports au détriment de ce qui est la vie elle même, les rapports humains, ce qui nous lie,  ce qui fait la joie et ce qui fait sa beauté. Je n’ai d’intérêt pour le politique que parce que la politique voudrait régir ma vie et au détriment de ce que je suis, comme ces groupes de copines au collège, la politique participe du vieux monde exactement comme les oppressions, et la vie est tout ce qui échappe à ce fonctionnement.

Avec ces constats très clairs, je me dis que rester exactement en dehors du champs politique est aussi une réponse à ce qui menace de plus en plus : rester en dehors du politique est une façon non pas artificielle, abstraite, de porter mon idée de la vie mais au contraire de l’incarner quotidiennement. Que crame le collège, que crame la politique et que crame ce conformisme écrasant.