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déguisement

ne plus écrire pour être comprise peut paraitre paradoxal, surtout en l’écrivant. Isolée, je me raccrochais à facebook comme source de sociabilité -autour de questions politiques de surcroit- par peur d’être encore plus seule. Le confinement a mis tout ça en lumière pour moi, ou plutôt fini de le faire puisque ça faisait un moment déjà que je constatais l’illusion que c’était, à ne pas reconnaitre des gens que je côtoyais parfois en les lisant sur les réseaux. Je ne supportais déjà plus de lire des gens dont j’étais proche parce que ce qu’ils racontaient sur les réseaux n’étaient pas elleux. Pas elleux dans ce que j’aimais plus précisément : leurs doutes, leur rire, leur présence simplement. Iels se raccrochaient aussi à cette volonté -qui n’est pas critiquable en soi- de faire entendre une parole pour que les choses bougent profondément dans la société, que ce soit sur des questions de genre, des questions de niveau social, de racisme, de tout ce que produit cette société en somme. Au premier confinement me sentant devenir dingue à force de solitude, je me suis foutue un coup de pied au cul pour voir des gens, et j’ai prêté mes bras à une banque alimentaire. Je m’en suis rapidement sentie beaucoup mieux, et j’ai surtout constaté au contact d’autres personnes, que la sociabilité quand on est anxieux social n’est finalement peut être pas si compliquée que je le pensais : l’isolement amène l’isolement, en rendant la sociabilité de plus en plus terrorisante. On s’était retrouvée, à 4 meufs, à discuter les mardis de nos peurs personnelles et on s’était rendues comptes que sous l’apparente aisance de chacune, on était toutes aussi mal à l’aise et maladroites en société, et moi comprise puisqu’on m’a dit comme je pouvais être impressionnante quand je me sentais juste comme une idiote à être moins ceci ou cela que d’autres, dans une mésestime de moi qui semblait aussi incongrue à ces copines que je pouvais trouver leurs complexes absurdes parce qu’elles étaient pleines de qualités. Briser cette image que je pouvais avoir parce que j’étais juste très timide et mal à l’aise en expliquant ce que je pensais au fond quand je suis au contact d’autres a rendu les choses beaucoup plus faciles, pour moi comme pour les autres, on a aussi beaucoup rigolé de ces malaises en société en constatant que finalement très peu de gens sont réellement tranquilles.

Je comprends cette volonté à chercher de détruire ce qui déconne dans ce monde par le biais des réseaux, alors même que tout devient de plus en plus dur et urgent, mais facebook fait totalement partie de ce qui provoque cette merde. Je savais en quittant facebook et des cercles très fermés sous l’apparente ouverture que j’allais me couper de personnes et ça n’a pas manqué : pour beaucoup à y avoir une présence quotidienne, facebook est addictif, dans cette illusion de maitrise de ce qu’on dit et laisse paraitre. C’est une séduction qui ne dit pas son nom, une séduction de gens trop mal à l’aise en société ou ayant fini par nourrir une vision déformée de ce qu’est la sociabilité et eux-mêmes. Je suis partie parce que j’ai constaté les emprises, autour et en moi, et expliquer ou tenter de détruire de l’intérieur ne fonctionnait pas : l’écrit et le réseau virtuel coupe toute une très grosse partie de la communication, celle qui ne passe pas par les mots. Côtoyer des gens à cette banque alimentaire rendait tout ça très évident, et il n’y avait rien d’étonnant à ce que ces personnes que je voyais alors n’était pas sur les réseaux ou en avaient un usage très lointain.

Une de ces emprises constatée tardivement s’était pourtant relâchée, à un moment donné, parce que justement la sociabilité en vrai avait repris une place d’importance entre une camarade et moi. Sur le moment je n’ai pas tellement vu ce qui se produisait, de positif, parce que je n’avais pas le même usage, parce que je ne voyais pas encore la merde sous le politique, parce que je n’avais pas compris ce qui tenait les gens que je pouvais cotoyer comme je ne voyais pas ma propre emprise. Cet été où j’ai fait un CO, on se voyait souvent, on riait beaucoup et le politique s’était effacé pour autre chose enfin. elle comme moi avions constaté, chacune de notre côté que le mec du collectif, parti dans une autre ville, s’intéressait moins à nous. J’en étais attristée puisque je le considérais comme un ami, mais ce que je n’avais pas vu alors que c’est que le fait même qu’il se désintéresse de nous était un très bon signe au contraire, mais je ne l’ai compris que bien longtemps après, quand ces deux personnes ont repris -coupés du monde par le confinement- leur activité sur les réseaux et de plus belle. Tout ce que j’avais amené moi dans ce collectif et sans chercher à le faire, juste en étant moi, était détruit dans la communication flinguée des réseaux, je ne pouvais plus espérer faire entendre ce que je suis moi par ce biais et tout était à nouveau noyé dans le fantasme du textuel. J’ai mis un temps dingue à comprendre que c’était peine perdue : chercher à dénouer un paradoxe rend juste fou et fait se cogner comme une mouche à une vitre quand on essaie d’expliquer de l’extérieur. J’ai tenté plusieurs fois de trouver une place, de l’extérieur, pour briser l’emprise que je voyais désormais clairement et sortir cette camarade de cet enfer, dont elle allait pâtir, elle. Mais comme dans le cas de beaucoup de types d’emprises ce n’est pas le textuel qui change quoi que ce soit : c’est voir d’autres agir et vivre, et se rendre compte en regard de sa propre vie que quelque chose ne va pas. Évidemment que c’est difficile de faire face à une emprise subie, parce que ça suppose de regarder aussi sa propre soumission qui est l’élément déterminant pour que l’emprise fonctionne. Le dire de l’extérieur est entendu comme quelque chose qui arrive en surplomb, de façon hautaine, et moi même ne voulais pas le voir et n’entendait pas des amiEs de longues date me dire des trucs pourtant très importants. Je n’entendais que la jalousie, ou l’incompréhension de ce que je faisais et un déni de ma propre volonté. Il n’en était rien, tout au contraire ils exprimaient une réelle inquiétude à me voir comme ça, surtout mon plus vieil ami qui me connait parfaitement, à en venir à nier ce que j’aimais le plus au monde et me coupant d’elleux dans le même mouvement. Je me faisais du mal et ne voulant pas le voir ou l’entendre je leur faisais du mal à elleux aussi. Deux autres amiEs ont tenté de me le dire un peu plus directement, et je n’ai pas entendu, du moins j’ai cru ne pas entendre : leurs mots continuaient quand même à résonner en moi, en écho, comme quand on pressent que quelque chose se joue là sans arriver à mettre le doigt dessus. Je suis quelqu’un de fier, et la compréhension des choses ne peut venir que de moi. C’est une bonne et une mauvaise chose : c’est la garantie de comprendre complètement une chose, assimilée pleinement, mais c’est aussi se rendre sourde à des paroles et inquiétudes importantes, non pas dans une protection maternelle mais dans l’inquiétude à voir quelqu’un qu’on aime se détruire.

Je l’ai compris avec ce vieil ami qui tentait de me dire les choses, parce que je me suis souvenue de quand j’avais coupé les ponts avec lui, alors que précisément il était dans une logique d’autodestruction et que je ne pouvais pas intervenir. Je refusais de regarder cet ami très cher se détruire, et la séparation était la seule chose à faire quand on ne peut pas faire entendre qu’on s’inquiète parce qu’on aime. On s’est retrouvés parce qu’il a fini par comprendre, comme moi il y a peu, que se faire du mal à soi fait du mal à des gens qui nous aiment et qu’on aime, parce qu’il a décidé aussi d’accepter qu’on l’aime tout bêtement et notre relation est revenue, dans la confiance. Elle est revenue plus forte qu’elle était avant encore puisque ces éloignements et ruptures nous ont fait comprendre, intimement, que la clé de notre entente était justement là : on ne peut aimer correctement que si on s’aime soi, et vice-versa. Comprendre enfin que l’on est quelqu’un d’aimable en dehors des injonctions diverses rend la vie plus facile. Je me suis souvenue de l’époque où cet ami était mon amoureux, comme je ne supportais pas de l’entendre me poser toujours cette même question : pourquoi t’es avec moi, je suis naze. Je ne supportais pas ça, parce que c’était me dire que je ne savais pas voir qui il était, c’était aussi mettre en doute ma propre capacité à aimer, et j’entendais cette question comme un affront : je suis pas une merde à utiliser d’autres, je suis pas une merde à être avec quelqu’un que je méprise. Il a mis du temps à comprendre qu’il était parfaitement aimable, lui, en dehors de ce que la société reconnait, et qu’il n’était pas défini non plus par cette enfilade d’injonctions. Non il n’était pas un homme comme la société l’attend, non il n’était ni riche ni beau ni une figure, et je m’en foutais éperdument, et même je trouvais dans tout ça tout ce qui fait l’intérêt des gens à ne pas cadrer, cette connaissance intime et profonde que ça n’est pas là l’important, une sensibilité toute autre que chez des gens intégrés.

Il est compliqué de faire entendre qu’on en a réellement rien à battre de la réussite, du fric, de la beauté, de l’intelligence, de la culture, que ce sont au contraire des choses qui rebutent et séparent arbitrairement quand elles viennent définir les rapports entre les gens. Répéter à l’infini que c’est faux à quelqu’un qui se pense moche et pas intéressant ou pas assez cultivé, et va chercher par exemple dans les réseaux une façon d’exister autre, dans une forme de mensonge aussi, ne sert strictement à rien : il faut que cette personne comprenne toute seule qu’elle est aimable pour ce qu’elle est elle-même en dehors des attributions et que ne pas le voir fait du mal autour, dans ce rejet des gens à les aimer réellement et s’inquiéter pour elles. Voir cette camarade se trouver si moche et inintéressante qu’elle place son avatar de réseaux au dessus de ce qu’elle est elle-même m’a fait du mal, quand elle disait comme les gens se désintéressaient d’elle quand elle les rencontrait : il n’y avait rien de plus faux, et sa peur d’être aimée pour ce qu’elle est lui fait rompre des amitiés sincères et retourner à la virtualité en pensant y trouver une façon d’être aimable. Comme je l’ai fait sans me rendre compte qu’agissant ainsi je faisais du mal à des gens qui m’aiment et que j’aime, les délaissant aussi. Je me suis aperçue que les amiEs que j’ai depuis longtemps m’aiment moi pour ce que je suis moi, en dehors des multiples attributions qu’elles soient politiques ou autre et qu’au contraire ces attributions étaient des murs entre elleux et moi. J’ai compris que j’ai des amiEs qui m’aiment pour ce que je suis moi même, et le comprenant j’ai fini aussi par m’aimer moi-même, et retrouver une sociabilité plus facile. S’assumer et s’aimer, non pas  dans un sentiment de supériorité mais en acceptant aussi ses failles et de n’être que soi, redonne confiance et détruit les murs entre les gens. Dénouer cette ultime chose me rend la sociabilité plus facile alors que je pensais trouver dans ces rôles une façon d’être sociable. Même encore angoissée, même encore timide, je sais désormais aussi que tout ça n’est pas un frein mais au contraire fait partie des choses aimables, comme je ne trouverais aucune raison de reprocher ça à l’autre je n’y vois aucune raison de me flageller pour ça ou me couper du monde sur ce prétexte. Simplement il y a une chose primordiale qui détruit ces empêchements  : l’admettre simplement et ne plus chercher à cacher ces failles sous des façades multiples parce que ces façades sont autant de façon d’assoir des pouvoirs et des emprises, quand on se cache derrière ces façades on induit aussi le comportement d’autres.

M’en rendant compte parce que j’essayais d’intégrer des milieux en adoptant leur langage qui n’était pas le mien, par crainte d’être perçue comme idiote ou inculte, j’entrainais d’autres dans une mésestime d’elleux aussi. je m’en suis rendue compte à temps, avant qu’une emprise se mette en place malgré moi, alors j’ai pris le contrepied en étant juste moi, en assumant aussi ce que sont mes failles. Et j’ai vu, concrètement, l’emprise se défaire et l’autre retrouver sa liberté comme j’ai retrouvé la mienne, dans le soulagement aussi de ne plus ressentir la pression sociale sur mes petites épaules fragiles, une pression que je m’étais mise toute seule par peur de ne pas être aimable pour moi-même.