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militantisme et dépression

un de mes plus vieux ami est le meilleur qui soit. Il ne s’est jamais empêché la moindre parole avec moi, sauf taire ce qui pouvait le traverser, et m’en rendant compte je m’efforce de lui faire comprendre que sa grande compréhension des choses ne devrait pas aboutir à une mésestime de lui, ni à une négation de ses besoins, au contraire. Éloignés physiquement, on ne peut malheureusement pas causer plus que ça, aussi nos discussions sont espacées, et le temps manque, comme à tout le monde.

La dernière discussion a porté sur ma dérive militante, je lui disais que je nourris désormais une solide détestation du militantisme. Il a tout résumé très simplement en me parlant de l’intellect qui est un piège. Si simplement même que j’ai rigolé vu le temps et les lectures qu’il m’a fallu pour arriver au même point, alors même que je partais de là il y a longtemps. Il ne servirait à rien d’expliquer encore comment, je lui disais comme je pouvais me sentir honteuse d’avoir agi comme ça avec des gens que j’estime, en plaçant le politique au dessus de tout, comme cette impression d’agir pour le bien pouvait rendre absolument aveugle au mal qu’on peut faire, l’enfer pavé de bonnes intentions, parce qu’on refuse de voir aussi qu’on est en train d’essayer de régler un truc personnel par ce biais.Je lui ai dit comme j’avais envie d’écrire sur ces regrets et ce qui m’a conduite là dessus, mais on est tombés d’accord : le texte alourdit les choses, et il vaut mieux parler autour d’une bière avec les gens qu’on a pu blesser, être plutôt qu’expliquer, se contenter des liens entre nous plutôt qu’encore tomber dans ce truc pervers de vouloir prêcher.

J’y repensais en constatant des féministes plonger dans des dépressions quand elles se sont attaquées à ce problème en pensant le résoudre, comme je l’ai fait à l’époque : nier sa propre position et son propre mal-être fait prendre des détours malsains. Si je n’ai pas eu besoin du féminisme avec cet ami et ex, c’est qu’il me considérait et que nos problèmes étaient discutables, qu’on était proches au delà du lien amoureux, qu’on ne jouait pas de rôle l’un vis à vis de l’autre. On était dans le couple des amis avant tout, et on est restés amis après la rupture. Se retrouver coincée avec un mec par le fric, les rôles impartis, la dépendance, et le refus  de considérer la liberté  de l’autre parce qu’on est trop insécurisé à force d’isolement dans la relation nous a amenés, l’un et l’autre à une paralysie dépressive. Avoir eu la possibilité de m’évader par le fric au détour d’un évènement dramatique de ma vie, le suicide de mon père et la vente de la maison familiale, a fait dire à mon ex que si j’avais eu le fric plus tôt je me serais barrée plus tôt aussi. Je n’ai pas réagi, c’était vrai, mais j’ai trouvé cette façon de le dire si parlante que j’en ai été choquée longtemps : il le savait, et lui aussi a préféré le mensonge, comme j’ai menti aussi en ne disant pas et en faisant de mon impression d’être coincée un sujet politique. J’ai enchainé à ce moment là des batailles absurdes contre tout et tout le monde.

J’ai vu des gens s’éloigner de moi, et j’ai rejeté beaucoup de personnes et avec la conviction d’avoir raison et de trouver dans ces éloignements la confirmation que j’avais raison puisque pointant des problèmes réels. Dans cette morgue militante j’avais oublié un paquet de choses, et ce que j’étais en premier lieu. C’était tout le truc : nier ses propres problèmes c’est se nier soi même, et trouver dans le politique une façon détournée de régler cette merde en repoussant l’échéance ne fait qu’enfoncer toujours plus loin dans la dépression, elle aussi niée parce que le défoulement donne l’impression d’avancer. Il n’en est rien, et aussitôt l’attaque et le sentiment d’avoir agi passés ont se retrouve encore dans le même malaise. Ce n’est qu’attendre que la société change pour prendre des décisions pour soi et ça veut dire regarder en face ce qu’on subit soi, c’est à dire aussi considérer qu’on est totalement partie prenante de ce dont on cause et qu’inverser le sens ne sert à rien d’autre que se sacrifier pour une cause qu’on estime supérieure. On ne fait que perpétuer ce qu’on pense contrer.

pour résumer : je me suis jetée à corps perdu dans le militantisme quand j’étais en dépression, allant jusqu’à nier ce qui faisait ma vie avant ça et tuant ce qui me portait, m’enthousiasmait, me rendait heureuse. Jeter tout ça aux orties après avoir finalement compris que ce que je pouvais être avant cette merde là et comment celle-ci est arrivée dans ma vie a été comme un réveil après un coma : l’évidence qu’énonçait mon ami, que l’intellect est un danger protéiforme pouvant amener aussi à se penser plus malinE que d’autres alors même qu’on ne voit pas ce qu’on subit soi-même, m’est revenue. Le mal que j’ai pu faire en pensant être du « bon » côté m’a frappée de plein fouet au premier confinement -même si j’avais retrouvé cette façon un peu avant-  quand on s’est mis à agir comme, ça avec moi, me dictant ma conduite comme si je n’étais pas assez adulte pour savoir moi même quoi faire et ceci de la part d’amiEs ou autoproclaméEs telLEs. J’ai vu alors ce que j’avais pu faire pendant ces années : mettre l’amitié en dessous du politique, le lien humain nié par le bien commun, et la contradiction flagrante que c’était, et intimement et politiquement : comment espérer une société plus libre et des relations plus humaines quand tout à coup on se met à réagir de façon aussi dure, aussi infantilisante, aussi dégueulasse avec ses propres amiEs au nom du politique ?

en sortant de ce premier confinement j’ai repris des relations ébréchées, rompues, distendues par le politique, en prenant la pleine conscience que si on agit pas aussi soi même dans ce qu’on espère pour tout le monde, rien ne pourra changer fondamentalement, et surtout pas quand on en vient à rompre des amitiés sur le prétexte politique. Attendre que la société change sans changer soi même ne sert à rien et le sens ne peut être qu’inverse puisqu’on fait société, nous autres individus. Et une société est régie arbitrairement par le politique : mon erreur a été de croire qu’un changement de fond arriverait de façon politique, et c’était aussi oublier que le politique est une tension permanente m’obligeant à être ce que je ne suis pas. J’ai retrouvé mon propre langage, comme je le disais il y a peu à une copine : je ne me reconnais pas quand j’écris sur le politique, ça n’est pas moi, ma vision des choses et de la vie est ailleurs et a son propre langage : ma façon d’être, ce que je fais, comment j’interagis avec les gens.

Et, comme ça n’est pas étonnant, j’ai fini aussi par sortir de ma dépression même si celle-ci menace encore si je relâche aussi ce qui fait la vie : mon lien avec les gens que j’aime, et dans une ville comme paris où tout est grand et cher c’est un exercice très compliqué. Si la vie est plus simple ailleurs et si la politique n’a pas la même teinte et en tous cas est moins dominante ailleurs c’est en grande partie à cause de ça, je pense. Que les liens sont plus directs et spontanés quand la distance est moins grande, quand maintenir des liens ne repose pas sur le fric puisqu’on peut se voir dans des logements plus grands et moins éloignés, que la spontanéité est aussi beaucoup plus présente : quand on peut passer à l’improviste plutôt que se filer des rendez vous très éloignés et sur des prétextes précis (politique, de travail, etc.). C’est ce qui me frappe ici : je ne peux pas dire à des gens, ou très peu, que j’ai juste envie de les voir, il faut un prétexte quelconque, une utilité. Sinon c’est interprété. Il n’existe pas ici ou très peu, des endroits où se poser sans que ça coûte des ronds, sans que ça nécessite de prévenir des gens, il n’existe pas d’endroits débarrassés de politique qui ne soit pas marchand, il n’existe pas d’endroit, hors les parcs et la rue, qui échappe à l’utilité. Être déstabilisée par cette vie parisienne dans tout ce qu’elle comporte de déshumanisant a aussi été mon retour à l’essentiel : la vie n’est pas là. Avec ce constat je me concentre pour ne plus me laisser dériver dans la dépression et tente aussi de le rappeler aux gens comme moi ici qui touTEs m’ont dit la difficulté à rester soi même, et à se perdre dans le politique pour trouver une clé à leur vie devenue difficilement supportable. La clé n’est pas là, et le, politique amène à se comporter de sale façon avec les gens qu’on aime, enterrant dans l’isolement et construisant une cage. Il faut s’aimer soi même aussi pour comprendre qu’on ne traite pas ses amiEs de cette façon, quand on pense que tel ou tel positionnement politique est déterminant : c’est croire que tout le monde est pareillement foutu, et cherche à sortir de dépression par les mêmes moyens. Si j’étais restée dans la ville où j’étais au moment de la rupture avec mon ex, j’aurais retrouvé ces choses plus facilement : au contact d’amiEs proches qui n’ont que faire du politique ou ont déjà bien compris que le politique est une façon de conformer. Mais voilà, ma façon de tout envoyer balader m’a amenée à croire que le problème était la ville quand il était en moi, j’ai fait table rase en coupant beaucoup de ponts et en pensant tout reprendre de zéro. Rien n’était plus faux, alors qu’on m’entrainait encore plus dans le politique en mélangeant affection et politique dans une ville où,on a besoin de ce genre de prétexte pour se voir, en pensant sortir de dépression en appuyant là où on y plonge  dans une inversion dangereuse : quand le politique est une condition au lien.