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l’état daron

j’aime bien comme les flics me donnent l’impression d’avoir 16 ans à nouveau. L’état en papa sévère et maman réconfortante en même temps existe de base, mais au premier confinement tout me semblait devenir exagéré dans cette illustration de l’étouffement familial. Après la maman du confinement, le papa sévère hausse le ton et renforce sa poigne.
hier soir à un concert dans un squat, l’impression tenace du père menaçant m’est revenue quand les flics venus à 23h passés à peine pour l’interrompre, tout le monde coincé dedans, une impression que je n’avais pas vécue depuis un moment. La sensibilité à l’autorité varie d’une personne à l’autre, chez moi elle se traduit bizarrement : je peux flipper quand elle menace mais le moment où elle tombe dessus je peux faire preuve de courage. Mon souci est avant, dans le fantasme de violence, et je tâche de lutter contre pour rester parmi les autres. Hier  j’ai tenu un peu mais n’ai pas réussi à rester jusqu’à ce que la menace soit totalement écartée. Je me suis enfuie alors que les flics relâchaient l’attention. Si je suis pas indispensable, ma couardise à abandonner des copainEs m’a fait honte, et je pouvais être une personne de plus à filer un coup de main, défendre le lieu, juste être là.

Le temps passé à attendre des nouvelles de ce flicage intervenu comme on vient sermonner des enfants trop bruyants, trop joyeux et dans un cadre trop libre m’a fait réfléchir à ma propre peur. Je suis restée hier alors que les flics débarquaient parce que je n’étais pas entourée de gros connards virilistes et sûrs d’eux, je suis restée parce que je me sentais bien au milieu de gens qui avaient l’air d’être comme moi, et j’avais l’intuition que si les flics décidaient de faire chier pour de bon, la réaction ensemble serait bonne et je me sentirais de toutes façon bien au milieu des autres, j’avais confiance. La réaction générale autour de l’intervention des flics a été excellente, j’étais impressionnée par les réflexes, la fluidité, et le calme que les gens ont montré, calmant aussi mon angoisse aussi vite qu’elle aurait pu apparaitre, pour une peur moins envahissante. Et le rapprochement que ça a provoqué m’a réchauffée vraiment, je reconnaissais quelque chose que j’avais oublié ces dernières années à chercher à me dépêtrer  de l’intime. Ce truc bête de se retrouver et se tenir ensemble, l’entente entre nous que l’autorité cherche à briser, et elle a presque réussit en moi, que ce soit par le biais d’un compagnon, le biais de dépendance, le biais de l’état durant cette crise.

Si j’ai pu rester un moment en restant calme dans ce squat encerclé, les flics non loin m’a fait réagir comme je l’ai toujours fait : me casser loin de la menace.

Penser à mon rapport à la peur, à comment je peux la contrer aussi en étant entourée de gens foutus comme moi, me souvenir aussi d’autres situations de ce genre il y a longtemps où dans cette peur je trouvais aussi quelque chose, le rapprochement dans la défense du lieu où on se trouve comme je me rapprochais il y a longtemps de mes frères quand le père menaçait. On peut voir là la menace du père mais je me souviens surtout comment on était nous, avec mes frères, face à l’autorité : on se regardait et on rigolait entre nous, on trouvait le moyen de nous échapper de l’autorité pour continuer à faire nos conneries. Si ce père exerçait une autorité, on a développé nos propres outils pour y résister, et ceci assez tôt et cette autorité n’avait pas tellement de prise sur nous. On était quand même plus forts qu’elle parce qu’on était soudés, et on rigolait beaucoup du ridicule à chercher à nous faire peur.

J’ai pensé à ça, ce renvoi à la famille, et j’ai pensé à pourquoi ces derniers temps j’avais tendance à perdre ma force, à ne vouloir considérer la fragilité que je porte comme un empêchement à tout, et comment ça me pose sérieusement problème alors que tout menace de plus en plus. Hier soir en rentrant en métro alors que je me maudissais d’avoir cédé à la peur pour fuir comme ça, je me suis dit d’un coup que c’était une question d’angle : on peut effectivement ne voir que la fragilité, mais insister dessus ne fera que la renforcer et renforcer son pouvoir paralysant. C’est ce qu’il se passe pour moi ces derniers temps et j’y résiste. Insister sur ma sensibilité me fait aussi adopter une attitude soumise, isolée, et ça n’est pas celle ci qui m’a sortie des situations auxquelles j’ai pu faire face.
Je choisis de regarder l’autre aspect : cette sensibilité me fait réagir aussi instinctivement à l’autorité et la menace, me rend très attentive à celle ci et me donne une bonne connaissance de ses effets, et me rend très méfiante à ce qui va aussi avec cette violence : la mise sous tutelle, la dépendance à la consolation maternelle qui n’est que le soutien de cette autorité pour qu’elle s’exerce.

Et surtout cette sensibilité là n’est pas une faiblesse, tout au contraire et c’est là que ça déconnait ces derniers temps pour moi, à tourner autour de ce truc avec des gens qui pensaient qu’il faille prendre des précautions particulières quand on porte ce genre de chose. Il n’en est rien,  si j’ai pu faire ce que je voulais comme je l’entendais dans ma vie, freinée par moments certes, mais j’ai pu me tirer de situations plus rapidement que d’autres malgré tout, parce que l’autorité a voulu s’exercer et la mise sous tutelle dans le même mouvement sous prétexte de protection ont certes voulu s’exercer sur moi mais je ne me suis pas laissée faire et ça a été beaucoup plus simple quand j’étais entourée. Dans l’isolement on a tendance à s’en remettre à une maman rassurante parce que tout effraie beaucoup trop, mais quand on est avec des frères et sœurs on peut se démerder, se défendre, vivre entre nous, sans autorité et sans la protection qui désarme en rendant dépendantE.

Ma sensibilité dont je n’avais jusqu’à peu pas tellement conscience puisque ça n’était que ma façon d’être, m’a fait agir aussi avec le réflexe antiautoritaire pour me sortir de situations, maintenant elle se double d’une bien meilleure connaissance du risque que cette sensibilité comporte. Il ne s’agit pas de décrire et considérer ce risque, la dépendance, la paralysie et l’inaction, mais de voir dans quelles situations, dans quel contexte,  de quelle façon on résiste lutte et attaque le mieux l’autorité qui veut s’exercer et à la bienveillance fausse qui prétend protéger. Pour moi c’est auprès de branques dans mon genre, que je peux regarder et rigoler quand les flics menacent, auprès de qui je ne ressens pas non plus cette crainte diffuse de les voir agir non pas dans une entente, mais en menaçant aussi les gens dans mon genre comme les virilos peuvent le faire en exigeant qu’on soit derrière eux sans interroger leur mode d’action en toutes circonstances, il ne s’agit pas de critiquer l’attaque que de critiquer l’absence de considération de l’autre auprès de soi quand on se met à agir ainsi. Comme je ne réagis contre l’autorité que si la personne à côté est d’accord avec ça, et comme je n’attaquerai jamais si je ne m’assure pas de cette entente nécessaire. Mon individualisme c’est ça : ne pas considérer a priori que l’autre va suivre, ne pas agir en ne suivant que mes propres convictions si la situation met quelqu’un d’autre dans le bain et qu’iel ne le souhaite pas.

Il s’agit de voir ce qu’il se passe entre les gens dans une situation de ce genre, et le sensible me manquait ces derniers temps, jusqu’à hier. Il ne s’agit pas de jouer les ubermensch prêts à tout et sans considérer aussi ni la peur ni la fragilité ni la force (ça va ensemble) des gens près d’elleux, mais au contraire de prendre tout ça en compte non pas de façon théorique mais instinctive pour faire bloc, et l’attention portée à qui se trouve à ses côtés est pour moi essentielle. C’est cette subtile nuance que beaucoup ne veulent pas entendre : il n’est pas tant question du rejet de la violence en elle-même que le rejet d’une solidarité exigée dans l’obéissance, exactement comme on exige de l’enfant qu’il obéisse au daron menaçant parce qu’il saurait mieux que l’enfant, il s’agit de prendre aussi conscience que la force physique n’est pas tant ce qui importe là que la confiance qu’on a aussi dans les autres près de soi et que la confiance collective se fait aussi sans la peur, ou plutôt dans une peur partagée et qu’on ne déniera pas. Nos armes sont tout autres que celles de l’état, notre force n’est pas celle de l’autorité écrasante mais celle de la finesse, de l’entente, de la joie, de l’humour, et il ne s’agit pas de bienveillance étouffante de l’état non plus mais d’attention réelle portée à l’autre près de soi. Si j’ai fui, j’ai regretté aussitôt. J’ai fui aussi parce que je n’avais pas personnellement de personne avec qui rester, alors que tous autour étaient avec des amiEs, des amoureux-ses et des copainEs. C’est ma conception intime-politique intriquée, et la résultante aussi de l’isolement. Ça se contre aussi et avoir eu le rappel de comment se passent les choses en situation de crise a réveillé ce sentiment réconfortant, humain, loin de la théorie et de la froideur des textes à propos de luttes en cours où on ne palpe pas ce qu’il se produit concrètement entre les gens. Je suis malgré ma fuite heureuse d’avoir retrouvé ce sentiment là, parce que la prochaine fois je serai plus à même de résister à ma propre trouille et de rester auprès des autres.

Il m’aura fallu du temps pour remettre bon ordre là-dedans, j’avais autant besoin de l’isolement que j’avais besoin de retrouver mes propres armes et ça nécessitait pour moi rompre avec beaucoup de choses, et dans mes façons de faire face à l’autorité il s’agit souvent de jeter le bébé avec l’eau du bain, trancher violemment. Le rappel sensible, et non pas juste théorique,  de comment on réagit face à l’autorité quand on est ensemble est la dernière pièce de puzzle qui me manquait. Pour comprendre, aussi, ce qu’on tentait de me dire sans pouvoir l’entendre puisque nous étions éloignés, en boucle tautologique vicieuse. Il me faut la proximité sensible pour comprendre,  appréhender et agir.

 

la flippe

évidemment que je flippe, évidemment. mais je suis rassurée quand pour une discussion on se retrouve assez nombreux-ses autour des mêmes questions, même se traduisant différemment selon les personnes. La question de l’offensive fasciste / conspi elle-même autour de la question du pass sanitaire est une chose qu’on pourrait discuter des plombes en effets, à décortiquer qui a des discours politiques, politiciens, d’autres ignorants, ou d’autres cherchant encore à « s’informer », la question est évidemment intéressante, mais elle n’équipe en rien et ne propose rien, ni contre cette montée fasciste ni contre le contrôle de l’état qui s’étend.

En écoutant cette discussion qui m’a renvoyée, personnellement, aux discussions sur la teneur de tel ou tel discours fasciste ou fascisant je me suis sentie parfois aussi bête qu’à cette époque. Ignare, comme ces fameux conspis qui s’informent de travers, face à des gens qui passent beaucoup de leur temps à s’informer et à réfléchir. Je me suis dit, alors qu’un copain soulevait justement la question du savoir, que c’est plus précisément de l’ordre de la valorisation du savoir dans ce monde. Je connais des gens qui se pensent ignares qui ne tombent pourtant pas ni dans le conspirationnisme ni dans le fascisme pour autant et qui nourrissent une très saine détestation de ce monde et aussi du fascisme, et iels agissent. La question de la valorisation du savoir qui fait que des conspis vont être fiers d’être correctement informés selon elleux est sans doute une des clés de compréhension, surtout quand on assomme d’infos contradictoires voire mensongères par les biais officiels. le savoir écrasant provoque aussi cette volonté d’accession au savoir et sans doute au détriment du reste, en tous cas utilisé de la même façon que dans la domination, et je ne peux pas entendre que des copains qui nourrissent de gros complexes vis à vis de la culture et de l’intelligence parce que la société méprise aussi les gens à avoir échappé à l’éducation qu’elle impose sont des imbéciles prompts à sombrer dans le conspirationnisme. C’est aussi dangereux que sous estimer les fascistes. Le savoir est certes une arme, mais une arme peut se tourner dans tous les sens et elle joue aussi contre des gens vivant et luttant dans et pour une autre vision de la vie, très souvent. Décréter l’idiotie ou la maladie psy chez quelqu’un pour dépolitiser le propos et désamorcer, exclure, enfermer, tuer est vieux comme le monde.

La sacralisation du savoir éveille en moi une grande méfiance, savoir quelles manipulations le savoir permet et de cette façon retorse qui consiste à te faire adopter totalement une pensée dès lors qu’elle est valorisée par l’extérieur et non pas pour elle-même. Je ne trouve pas tellement étonnant de voir un  tel engouement pour ces sites de réinformations conspis et cette masse de chaines youtube et d’experts décrétés.  Je suis furieuse quand je vois des gens railler des conspis à être fiers d’accéder à un savoir : quelle morgue phénoménale faut-il pour croire que seul son propre savoir est valable, quelle immense prétention faut-il pour se moquer ouvertement d’une bêtise prétendue parce que s’appuyant sur d’autres références ? le souci ici n’est pas dans la référence mais dans le fait de valoriser une pensée qui s’appuie sur celles d’autres, et de préférence d’autres appartenant au monde tel qu’il est, reconnu, déclaré expert, labellisé correctement. Déplacer la référence n’est pas plus une reconnaissance de la faculté des individus à réfléchir et ressentir seulEs. Si on interroge pas non plus son propre rapport à la culture, à l’écrit, au savoir, dans un société qui valorise ces choses là au point qu' »ignorant » soit une insulte que l’on place non loin de cette de « fasciste » c’est vouloir aussi ignorer ce qu’il se joue dans le fascisme par ce biais. Oser parler et/ou écrire ou prendre n’importe quelle parole dans un monde qui valorise à ce point le savoir est une chose très compliquée, alors quand les populistes ne se montrent pas méprisants vis à vis d’un savoir qui n’est pas orthodoxe (qu’il soit vrai ou pas est une autre question, ici je parle de savoir « neutre ») on peut vite voir le danger à ne pas interroger le mépris ou cette façon de courir après la légitimité.

Le problème de quoi faire reste entier, sauf dans quelques initiatives individuelles ne cherchant pas à creuser le discours a priori en pensant rameuter suffisamment de monde, c’est même plutôt l’inverse qu’il se produit alors que je suis face aussi à ma propre faiblesse et ma propre peur à entendre ce qu’il se dit autour : je ne suis pas seule dans ce merdier. Le copain aussi furieux à entendre des gens se faire fracass par des fascistes à l’aise m’a renvoyé à ce que je peux ressentir non pas pour moi mais pour les copainEs et plus largement. L’isolement est une question tout aussi liée à la question du contrôle supplémentaire depuis le début de cette pandémie : de ce que j’ai vu de l’apathie reprenant le dessus, la mienne et celle autour de moi, du repli et par le virus et par l’autorité et la préservation de son petit cocon, est aussi une conséquence de l’autorité et de la séparation des gens entre eux puisque l’isolement amène vite à l’impression d’impuissance et qu’on a plus qu’à serrer les dents en tâchant de rester à peu près sainEs d’esprit.

Mais voilà, la conscience que les mesures sont décrétées et s’installent dans le temps, la conscience que les seuls à réagir de façon visible sur des questions morcelées de « libertés » libérales soient des fascistes et qu’ils ne semblent pas craindre grand chose, a de quoi inquiéter. Un temps cependant, puisque j’ai cette impression d’urgence sur ces questions depuis un moment à mieux y regarder. Il ne s’agit pas de dire que là c’est acceptable contrairement à ici, mais de ne pas se laisser ou scléroser ou  emporter par ces craintes.

Je suis repartie rassurée un peu,  à me dire que toute trouillarde que je suis, ma trouille n’existe pas en toutes circonstances et si ça n’est pas pour moi c’est pour les autres,  et là toute menacée que je suis aussi par cette montée fasciste il n’est pas question non plus de me laisser faire et regarder de loin en protégeant mon petit confort personnel à tenter de m’adapter comme je le peux. Ma colère est souvent affleurante sous une fine couche de trouille qui se déguise en décontraction, il faut que je la retrouve chez des copainEs et que je vois aussi la trouille chez elleux pour qu’elle se réveille, intacte toujours.

la réaction

Il m’a fallu un temps fou pour démêler l’intime et le politique, et je n’y suis pas encore tout à fait même si ça s’est précisé grandement et si j’ai retrouvé mes outils propres. Il a fallu que je m’isole, que je rejette effectivement beaucoup de choses dans un même mouvement rageur. je n’ai aucun regret, me retrouver nécessitait une coupure nette, comprendre ce qui motivait mes choix de vie réellement et pas seulement en surface, comprendre ce que j’ai opéré comme choix foireux et comme bons choix, et souvent douloureusement vu les tensions qui m’habitent. Mais je me rends compte avec le recul que j’ai aussi subi parce que pour tenir, il faut que la situation ne me soit non pas imposée, mais choisie. La fierté (dans le déni) m’a donc fait adopter ma situation à chaque fois qu’elle était difficile pour la retourner en choix délibéré et politisé, pour la supporter simplement et ne pas en souffrir trop, et aussi parce que retourner ainsi cette situation me donnait la force à la surmonter.

y’a une marge entre rejeter un mode de pensée et d’action et jeter le bébé avec l’eau du bain. C’est l’éternelle tension, entant que meuf queer (sans l’affirmer de façon péremptoire militante mais juste en étant moi) j’ai été plus d’une fois amenée à me fritter avec des compagnons/ camarades / copainEs et amiEs à ne pas vouloir voir cette nuance, à la nier, ou à poser en a priori que j’étais raccord avec leur vision du féminisme mainstream en y voyant une négation du féminisme tout court, et à s’adresser à moi comme si j’étais misogyne et prête à ricaner avec eux. Je peux le faire encore mais avec des personnes qui ne nieront pas leur propres biais, et ne nieront surtout pas la nécessité de cette émancipation et ça veut dire aussi regarder en soi. C’est le piège de la réaction qui guette, quand on se met à tout rejeter sans distinction, c’est le piège nihiliste, et ça peut être le piège fasciste si on y prend pas garde, et c’est parfois aussi le piège à tomber dans ce qu’on exècre le plus. J’ai croisé des compas qui finissaient par adopter des postures ridiculement autoritaires et/ou réactionnaires qu’ils prétendaient pourtant contrer,  des compas qui pourtant rejetaient les luttes parcellaires déclarer que le racisme n’est pas une question en avançant que la « lutte des classes » règlerait tout ça. L’étonnante capacité à se raccrocher à quelque chose qu’on déteste pourtant quand on ne veut surtout pas aborder une question qui peut être met quelque chose à mal en soi. Je le vois chez l’autre aussi facilement que je porte ce danger en moi.

C’est une tension continuelle, et à aucun moment je ne peux estimer être figée dans ma façon d’aborder le politique. J’ai parfois ce truc de tomber dans le réactionnaire par rejet d’un militantisme  gauchiste exaspérant -parce qu’infantilisant entre autres- mais j’ai appris à y faire bien attention, et au contact de gens foutus comme moi, pris parfois dans les mêmes paradoxes et tensions internes.

Ce que m’a apporté l’isolement et la coupure nette et violente avec le militantisme c’est précisément de discerner aussi plus précisément ce moment de bascule, en moi comme dans l’autre, savoir ce qui se met en branle en soi de façon épidermique et nécessaire. Si j’ai pu moduler dans la subtilité la nécessité de rupture à cause de l’empathie et de la compréhension des tensions de chacunE,  l’empathie n’est pas au détriment de soi, un sacrifice de son individu pour une cause quelconque, et dans un flou entretenu sur les buts poursuivis qui font des personnes de bons soldats obéissants sans se poser la moindre question, il y a une nuance entre empathie et injonction à penser « à pire situation » que la sienne dès lors qu’on exige d’être mieux traitéE. Le danger réactionnaire est dans le rejet certes tout à fait justifié de la politique manipulatrice -comme on peut le voir dans le féminisme mainstream quand il se met à utiliser le chiffre ou l’émotion pour manipuler les sentiments et obtenir une réponse de l’ordre du réflexe par exemple- mais ce rejet de la nécessité d’un féminisme en soi risque de faire tomber dans la négation du patriarcat et de ce qui le constitue dans ses plus subtiles nuances et hélas c’est ce que je peux voir parfois. Mais je suis optimiste : je sais que ce sont aussi des moments essentiels, de rejets catégoriques parce qu’on porte une autre vision de la vie, et que ça n’est pas quelque chose qui fige dans une posture, si on sait y prendre garde. Comme j’ai pu avoir ce mouvement d’adhésion puis de rejet, pour me mettre en retrait et réfléchir seule à ce que ça renvoie d’intime, tout ça m’a amenée aussi à considérer les moyens plutôt que le but, ou plutôt : remettre les moyens en cohérence avec le but, quel que soit le sujet.

Ça voulait dire pour moi comprendre que ce rejet épidermique du militantisme n’est pas le rejet des questions abordées mais des moyens, des buts et de la cohérence, et tout ça ne peut se faire pour moi qu’en regardant bien en face ces tensions internes qui me sont propres. Je sais ma propre misogynie, la connaitre mieux me permet aussi et surtout de contrer ce mouvement de l’ordre du réflexe en moi. C’est un un réflexe de protection, que je peux expliquer de façon intime mais pas seulement : ces tensions intimes sont tout à fait explicables par le biais des oppressions.

La famille est la première société, qui existe dans la continuité du monde autour, et de ce fait elle prend le relai de la société pour en inculquer ses principes dès le plus jeune âge. La violence, l’autorité, la négation de l’individu, tout ça se traduit dès tout petit. La misogynie c’est tout ça condensé pour moi : le rejet aussi de la faiblesse, du chagrin, de la fragilité. Je sais que faire face à ce genre de choses chez un homme éveillera ma compassion comme une femme je la rejetterai avec une méfiance qui me vient du ventre, quelque chose de très ancré : c’est l’éducation qui cause. Et c’est pour cela que je vais me méfier particulièrement de ce réflexe en moi, qui me fait réagir sans empathie et souvent contre moi aussi. A me refuser le chagrin, la faiblesse, l’amour, la compréhension. Faire un CO pour moi a été la subite compréhension de cette misogynie : je pouvais parfaitement aimer, reconnaitre mes faiblesses, sans que ça ne constitue un danger. La connaissance ancrée du danger à se montrer faible ou triste, l’écrasement de la société qui viendra te conspuer et t’humilier pour cela m’avait aussi fait adopter pendant longtemps cette posture bravache et solide. Si c’était absolument nécessaire pour conserver ce que je suis moi contre cette société qui me voulait dépendante et à son service, dressée à obéir, cette attitude m’a aussi fait nier la môme en moi, la môme qui justement a finit par opter pour cette attitude parce que la société au travers de la famille l’a obligée a prendre ces armes pour ne pas disparaitre et lui obéir d’une certaine façon sournoise.

Le rejet du sentiment, de la faiblesse, c’était le rejet de ces propres choses en moi par crainte tout à fait justifiée de la manipulation et qui m’a fait aussi agir contre moi-même et dans le sens cynique de cette société : c’était  le piège réactionnaire, freiner des 4 fers pour se sauver soi-même mais aussi risquer de tomber dans ce que veut cette société : tuer ce qui fait l’humainE, sa fragilité, sa complexité, sa faiblesse pour ne pas se retrouver mise sous tutelle, que ce soit par l’état ou par des militantEs ou par un quelconque groupe autoritaire. Si j’ai rejeté massivement le féminisme militant pour le mal aussi qu’il fait à nier l’implication des femmes dans le patriarcat, j’ai appris dans l’isolement à cerner cette misogynie que j’avais intégré de façon perverse, qui était le déni aussi de ce que sont les femmes : complexes, douées d’amour et d’empathie et ce sans chercher à instrumentaliser, exactement comme les hommes. Le politique me sert à ça : comprendre que l’intime n’est pas que l’intime et se joue aussi au seine de cette société par le biais de la famille, de l’éducation et du travail. Le politique  c’est le discernement aussi de la pulsion de l’ordre du réflexe et ce qui amène à réagir comme cela, le conditionnement derrière. Et le savoir remet ces réflexes à leur juste place : si je peux être moqueuse encore, je me garde bien de l’être auprès de qui s’en servira pour nier le chagrin et la faiblesse et finira par instrumentaliser ce rire à des fins opposées aux miennes. Je ne peux rire qu’à égalité et dans la compréhension que ce rire là est un outil commun, parce que celle ou celui avec qui je vais en rire ne sera pas dupe ni dupéE de ce que ce rire dit réellement, et ce rire ne sera donc aux dépends de personne. Les implications sont très vastes, quand on parle de fragilité et toute autonomie est refusée à quiconque assume cette fragilité. L’enfermement, la mise sous tutelle, la mise sous dépendance est beaucoup plus facile quand on décrète que la fragilité est quelque chose à annihiler.

Je ne regrette aucun coup de couteau, ils ont été indispensables à mon retrait pour mieux comprendre ces tensions, discerner ce qui est de l’amour et ce qui est de l’emprise, ce qui est de la dépendance et  ce qui est de l’entraide, ce qu’est l’individu de ce qui le contraint et l’efface, ce qui est le politique et ce qui est l’intime et que les deux s’entrechoquent constamment. Me retrouver moi en somme, et agir au plus près de ce que je porte. Et ma conception politique n’est pas dans la négation de la faiblesse et du chagrin que je porte aussi, mais dans la reconnaissance de ce qui fait que ces sentiments sont moqués dans cette société cynique et déshumanisante. C’est pour cela aussi que par préservation j’ai fui ce qui prétendait protéger en me faisant redévelopper des réflexes aussi ancrés que mon rejet de cette éducation, d’abord et comme avant dans un rejet brusque et mal cerné, puis réfléchi une fois isolée et en contact d’autres à partager ces mêmes méfiances. Discerner l’individu de ce que la société attend de lui, discerner au sein d’un groupe la raison pour laquelle on y est et pour laquelle on y reste, discerner l’entente commune de l’injonction, discerner le mouvement de protection et d’attaque contre cette société et son relai par le militantisme du risque qu’il contient : la réaction.

 

le récit

Souvent, très souvent se pose la question de comment raconter les gens que je croise, et où, et pourquoi. Est-ce que c’est eux, est-ce que c’est la rencontre, est-ce que c’est le contexte. En tous cas une question se pose que je ne peux pas éviter, qui est celle de préserver l’anonymat de ces personnes, et de les préserver, surtout, de leur mise en avant.

C’est une question que je me posais quasiment pas avant les réseaux sociaux, et avant mon arrivée à Paris : j’étais anonyme ou quasi, et si des noms de personnes émergeaient dans mes récits ça n’était pas pour leur nom ou leur signifiance prétendue, c’était plus pour marquer le lien entre nous, et il n’y avait pas d’ambiguïté. Ces dernières années, la façon que j’ai de considérer le récit s’est modifié en profondeur. La distance que j’avais avait disparu. Il m’a fallu du temps pour comprendre pourquoi, et où se situait le problème, jusqu’à ce que les réseaux sociaux modifie la perception de l’entourage que j’avais, dans le malaise, ces réseaux ont modifié la frontière entre privé et public et chez moi ça s’est manifesté dans le mélange militantisme, vie, et activité.

J’avais lu Vernon Subutex dans la ville où j’habitais alors, au moment de sa sortie. Je n’avais pas tellement aimé, mais une curiosité planait encore, alors une fois à paris, j’ai voulu le relire pour voir si je reconnaissais les endroits pour sentir le roman d’une autre façon et pensant y trouver autre chose qui m’échappait ailleurs. Je n’ai pas pu le finir parce que je reconnaissais que trop bien les personnes mal déguisées sous les personnages, ce qui m’échappait dans la ville d’avant me frappait ici, parce que j’avais été amenée à côtoyer, dans le virtuel et dans la vie, les caractères dépeints. Le sentiment d’instrumentalisation était trop fort pour que je puisse finir.

Paris permet l’anonymat et en même temps l’interdit à qui a déjà un nom. Cette nouvelle donnée a chamboulé beaucoup de choses, et notamment les récits que je pouvais faire auparavant : comment, aujourd’hui, raconter simplement sans risquer de mettre les gens dans une position très malaisante parce que malgré moi j’avais un nom et j’étais rattachée à une sorte de courant de pensée ? L’anonymat n’était plus une question abstraite, mais tout à fait concrète : pour avoir vu, senti et observé ce que produit la mise en avant d’anonymes par le biais de ce genre de récit non anonymisés, et notamment avec moi, je ne pouvais plus espérer pouvoir raconter ce genre de chose sans avoir l’impression de manipuler et d’exercer un pouvoir. L’exemple de Vernon Subutex m’a frappée : la récupération de la vie au mépris de celle ci, et sans doute dans un espoir de partage d’une vision politique, était ce qui était insupportable. J’ai vécu ça de mon côté en me voyant instrumentalisée à mon tour, intégrée à des récits, si ça a pu être amusant par moments restait que la mise en avant provoquait en moi quelque chose dont je ne voulais surtout pas, non pas pour ce que c’était soi même mais plutôt parce que la destination de ces récits ne me concernait pas, ne concernait pas mon monde, j’avais l’impression d’être une bête de foire. La perception par l’extérieur est une chose non négligeable quand on se pose la question du récit, centrale même, et les outrances que je pouvais remarquer parfois -chez d’autres comme chez moi- me mettait mal à l’aise, je me sentais manipulée et manipulatrice et dans une optique que je rejetais pourtant : la manipulation des lecteurs à ressentir quelque chose de précis, au détriment de ce que je pouvais ressentir ou de ce que l’autre pouvait ressentir. Même si je savais pour quelle raison on faisait ça et qu’elle me touchait, c’était une mise à distance aussi de ce qu’on pouvait vivre nous et nous seulEs, et un empêchement à cette vie quand les moments vécus ne le sont que pour être racontés ils sont aussi d’une certaine façon empêchés, figés par l’observation permanente, que ce soit chez moi ou de ce que je pouvais constater à l’extérieur.

je rencontre quotidiennement des gens que j’ai envie de raconter, et toujours la question revient de savoir comment les raconter, ou plus précisément raconter ma vision de ces gens (je n’ai pas la prétention de les saisir autrement que dans le moment de la rencontre, définie par un milliard de données et en tous cas par le biais de ma propre subjectivité). Je me demande comment on fait encore ce genre de chose sans trahir les gens, j’ai trouvé mes propres façons et j’ai posé une règle personnelle que je respecte scrupuleusement : je ne mettrai jamais personne en scène de façon visible et reconnaissable pour en dire le plus grand bien, ou le plus grand mal. C’est aussi politique : le refus de l’exceptionnalité, pas de héros, pas de martyrs, pas de gros méchant, les gens ne sont ni banals ni extraordinaires, iels ne sont pas des figures ou les personnages de mon petit théâtre. Si j’ai tendance à voir la vie comme une représentation ça me regarde, moi, et en aucun cas je ne peux faire déborder cette créativité qui m’appartient sur l’autre sans risquer de faire basculer l’autre de l’anonymat à une mise en avant très gênante. Gênante parce qu’elle n’est pas sans conséquences selon les psychologies et les vécus, la vie appartient aux gens, et la vie est complexe. Il y a ce qu’on ressent, soi, face à l’autre et c’est là que les choses se jouent. Pour moi ça ne peut pas se faire autrement que dans la distance que j’avais perdue en arrivant ici par ces différents biais que je décris. J’avais remarqué cette mise en scène permanente du quotidien chez des gens que je croisais alors à mon arrivée, trahissant aussi des moments intimes, si il y avait aussi déguisement de la réalité connaitre celle ci en lisant le récit déformé rendait les choses étranges à mes yeux et floutait mon rapport et au lien et à tout le reste. Que voit-on en  moi pour qu’on raconte un moment de cette façon, si je comprends complètement le biais autofictionnel, la mise sous le tapis de la façon de le faire et où on le fait me posaient un certain nombre de problèmes. L’autofiction se fait aussi dans un contexte précis et ne peut pas non plus prétendre relater une réalité objective, on ne peut pas aussi facilement prétendre échapper à ses propres biais intimes. La gêne que je pouvais ressentir n’était pas dans le récit lui même, mais dans ce flou entretenu par les réseaux sociaux qui mélangent et perturbent la distinction fiction/réalité, dans ce mélange personnalité publique/individu.

La personnalité publique induit un public, et c’est bien là le nœud de ce qui me travaillait : dans le mélange de ce que je suis moi et ce qui est perçu. J’ai abandonné mon profil privé facebook parce que ce mélange là n’était plus supportable pour moi, je me retrouvais à dévoiler plus que je ne le voulais, entrainée aussi par le flux des gens que j’avais fini par accepter sur ce profil pour des raisons militantes absurdes que j’ai fini par rejeter : ça n’était plus juste les copainEs trop éloignés que je connaissais simplement et qui savaient comment me lire et avec qui je rigolais comme on le faisait dans la vie, mais tout un tas de gens qui me lisaient comme une figure, comme un personnage, et ce que ça suppose aussi de déshumanisation. Avec la déshumanisation mes récits de balades et de croisements ont été aussi réduits à une mise en scène et étaient lus comme des romans, jusqu’à voir des gens qui me lisaient fantasmer mon réel, ou vivre par procuration cette vie plutôt que tenter de vivre. J’ai tout arrêté quand j’ai compris que tout ce que je pouvais dire ne changerait rien à ce fait là, tout ce que je pouvais dire de ma volonté d’être anonyme parmi les anonymes ne pouvait pas exister si je ne menais pas aussi ce que je disais à une réalité concrète, disparaitre de ce mélange public/privé et remettre bon ordre dans ma façon de raconter et retrouver aussi moi la maitrise de ce que je dis et comment, en coupant l’herbe sous le pied du fantasme.

J’ai repensé à ça hier en rentrant justement d’une balade où j’ai rencontré quelqu’un que j’ai eu envie de raconter. Mais ce quelqu’un est comme moi, et le raconter le mettrait dans une situation intenable, le raconter risquerait de le perturber aussi. Si cette personne est riche et intéressante sans qu’elle ne le sache je risque aussi en la racontant de ma place de la mettre sur une scène et la manipuler malgré moi. Si j’ai des choses à en dire ça me regarde et moi seule, et à aucun moment ce que je pense de cette rencontre ne me permet de la mettre en avant, à risquer aussi de jouer avec sa psyché et les risques que ça induit, de mise sous emprise notamment.

Il y a la vie, il y a le récit, il y a les gens, il y a les liens et comment on souhaite aborder tout ça, pour moi le récit de la vie et des rencontres ne peut pas prendre le pas sur la vie elle-même. Aux personnes que j’ai pu croiser qui ont aussi cette façon de raconter leur existence j’ai envie de dire que ça ne peut se faire qu’en ayant bien conscience que ce qu’on raconte a un impact sur les gens qu’on choisit de raconter, et d’où on le fait. Que ce soit en « bien » ou en « mal » l’oubli de la complexité des vécus peut aussi assoir une vision fantasmée des individus, les enjoignant aussi à correspondre à ce qu’on dit d’elleux. C’est tout le problème de l’exhibition des sentiments -qu’ils soient de l’ordre de l’amour ou de la haine- il ne s’agit pas tant de parler de l’autre que de soi, et si on ne le sait pas on risque de faire grand mal où on pensait faire le bien. Ce qui sous-tend cette façon de faire est finalement un grand manque de confiance en soi, à trouver aussi dans l’autre des qualités (au sens neutre) extraordinaires (que ce soit mélioratif ou péjoratif, l’amour et la haine sont la même chose et ne sont pas l’indifférence) parce qu’on se refuse de les voir en soi. Remettre du JE et considérer ce que les rencontres et la vie provoquent en soi même plutôt que mettre en scène les autres est ma solution, et après tout c’était ce que je faisais jusqu’à mon arrivée ici, où ce JE s’est perdu en même temps que l’anonymat (ça parait paradoxal, ça ne l’est pourtant pas) -même relatif- dont je bénéficiais avant. Les gens m’intéressent pour elleux-mêmes, et j’ai ressenti face à celleux à mettre en scène leur existence une profonde tristesse, à constater le désamour de soi au point de chercher l’accroche par la manipulation. Le voir chez l’autre a été aussi un choc intime : constater comme on se pense mal-aimable peut être une mise à distance des autres.

les étoiles

je peux plus faire comme si de rien n’était avec qui m’aura dévoilé un peu de ses envie plus profondes alors que le monde était suspendu pendant cette crise. Je ne peux pas ignorer les discussions que j’ai eues, je ne peux pas faire comme si ça n’avait pas existé. Quand un copain cet hiver a fini d’admettre que oui on peut opérer des choix dans la vie et qu’il vit mieux même avec moins, que le travail n’est pas central je ne peux pas l’entendre maintenant asséner qu’il est malheureux en répétant qu’il n’a pas le choix et en décrivant sa situation comme un parpaing lui tombant continuellement dessus sans rien tenter, même minime. Comme si on vivait ici comme ailleurs, comme si c’était atrocement insupportable.

Hier, ce copain s’est barré de ma table alors que je lui disait de se taire parce que je ne voulais pas entendre qu’il n’avait aucun choix. Il geignait plus fort que tout le monde et il fallait l’écouter. Je ne voulais pas. Il s’est barré et l’autre copain m’a dit qu’il était parti pleurer, j’étais estomaquée : mais enfin, je lui ai dit, tu te rends compte de ce dont il se plaint et ce qu’il décrit comme une fatalité dans un pays comme celui ci où on a encore des possibilités de se trouver des solutions ? qu’on lui a « imposé » un logement, selon ses propres termes, et dans un coin vraiment cool et tout près de son taf où il n’a même pas à prendre de transport ? si je veux bien entendre que le pire ailleurs n’est jamais trop un truc à pousser dans le bon sens, y’a quand même des limites et surtout quand on regarde à qui il demande de le plaindre, et si ça le rend pas heureux pour autant faudrait voir à garder en tête sa situation objective et surtout voir les solutions si quelque chose déconne.

Si son bonheur n’est effectivement pas ici, pas comme ça, pas dans cette vie, qu’il nourrit une nostalgie de quelque chose, je ne pouvais pas entendre qu’il était condamné comme il le faisait  parce que ce qu’il voulait n’était pas une piste mais geindre, et geindre encore, et geindre toujours. Je lui ai dit que rien ne l’obligeait à bosser, il vit seul, il n’a pas de responsabilité en dehors de lui seul, alors j’ai répété, répété, répété : qu’est ce qui t’empêche, toi, de partir et vivre autrement, qu’est ce qui t’oblige selon tes propres termes ? il n’a pas voulu répondre, il a crié plus fort que moi qu’on lui imposait sa vie, avant de partir bouder comme un enfant.

Il aurait fallu selon ce qu’on me disait que je m’excuse, et je ne comprenais pas très bien de quoi au juste : d’être franche, de ne pas vouloir jouer aux mamans réconfortantes, lui indiquer des portes de sortie à ce qu’il décrivait comme une impasse ?

Je suis partie furieuse, et ce coup-ci je ne me suis pas excusée de ne pas avoir accepté d’entendre la fatalité encore et encore pour préserver quelqu’un qui sait très bien que la fatalité n’en est pas une puisqu’il me l’a dit cet hiver. L’hypocrisie qui fait s’accrocher à une prétendue fatalité quand on est plutôt dans le confort plutôt que prendre un tout petit risque, prétendre qu’on a pas de choix du tout comme si on avait un couteau sous la gorge, savoir ce qui a été dit et ce qu’on s’empresse de piétiner maintenant n’a pas été possible pour moi.

J’ai quitté la terrasse bien amère et j’ai repensé à qui la peuplait et l’ambiance de la soirée. A peine j’avais posé ma canette pas terminée sur la table que le patron ramenait un verre et m’ordonnait de jeter mon emballage. J’ai rigolé, ha ouai c’est  Paris ici, c’est propre, des fois que je voudrais oublier. Ça ruminait ce soir, alors que j’étais passée guillerette avec des discussions à propos de voyage en bateau et de voûte céleste en tête tout s’est assombri par la force d’inertie d’un bar.

J’en ai plein le cul, je me suis dit en partant. Je me suis allongée au bord du canal et j’ai essayé de distinguer des étoiles dont on avait parlé, j’en ai compté 3, 4 en me concentrant fort. Très loin de la voûte immense que je regardais au fond du jardin quand j’étais môme. Tout à coup le manque de nature et de calme a été insupportable. Pas pour ce qu’ils sont mais parce que Paris et les parisienNEs elleux mêmes obligent à aller se saouler de vert par cycles réguliers à force de dépression. Je n’ai pas ressenti ce besoin alors qu’on parlait des étoiles avant, la discussion était d’un ton plus léger, la perspective des étoiles n’était pas le constat triste qu’on ne pouvait pas les voir là tout de suite mais qu’elles sont là  si on le souhaite et qu’on peut aller les voir. C’est la dépression parisienne de la terrasse et avoir aussi englouti la déprime d’autres qui a tout à coup rendue urgente la nécessité de fuite, l’horrible contagion de la déprime. J’aurais du aller au parc plutôt que passer au rade, préférer penser seule  à la discussion de voyage allongée dans l’herbe que chercher la compagnie là où elle me bousillerait le moral.

Pourquoi donc cette manie chez des gens à être installés plus sûrement et confortablement à en faire des caisses dans leur malheur, je me suis demandée. L’ennui de ces vies, à n’en pas douter, mais ils le savent bien non que le prix du confort c’est aussi le remède à le supporter ? quand on est pas stressé on a pas ce besoin,  je disais à un autre copain qui me disait son envie de tout revoir encore de sa vie et donc de devoir couper des sorties faute de blé. Je lui disais comme les gens à bosser ne pigeaient  pas tout le temps que je ne regrette pas de ne pas sortir aux mêmes endroits, voire je m’y sens très mal à l’aise et agressée. C’est vu comme un manque vu que sans ça on ne tiendrait pas, on compatit de ta situation quand toi t’es parfaitement bien comme ça.

L’empathie unilatérale est un truc que je supporte mal, quand on veut bien me voir -moi, mes convictions et ce que je constate du monde- quand il s’agit de trouver dans ce genre d’écoute un déversoir, une benne à ordure, un récipient. Le but de faire part de mes constats ou de n’importe quoi c’est d’aller mieux, soi et autour, et encore plus largement. Force est de constater qu’ici c’est d’autant plus compliqué que tout accule, mais qu’est-ce qui fait, malgré tout, que je trouve des gens encore et même ici à ne pas vouloir se faire bouffer et rester optimistes quoi qu’il arrive ?

je pourrais bien déduire un millier de choses, politiquement ou pas, de cette balade. ce que j’en retiens pour sûr c’est que je n’ai pas supporté qu’on me dise que je n’ai plus qu’à subir à rester là à m’ennuyer parce que je n’aurais aucune espèce de possibilité de choix. la colère encore à voir chez l’autre la possible faille chez moi, encore. Ce matin je me réveille maussade, et je me dis que je vais aller quand même rediscuter avec le copain de terrasse. Si je m’énerve je sais au moins reconnaitre quand les mots ont été trop durs et les explications trop nébuleuses et y revenir, pour ne pas laisser de remord s’installer.

l’angle

c’est quand même assez fou de revenir sur une chose qu’on pensait acquise et depuis longtemps, peu importe le sujet. A ma dernière séance de psy, je lui ai expliqué le coma artificiel et les rêves qui l’ont accompagné, une sorte de tour du monde halluciné. J’ai commencé à les expliquer, et en quoi je pensais qu’ils traduisaient en fait ma condition réelle et comment je voyais les gens autour à l’intérieur de ces rêves. elle m’a alors demandé comment je pouvais être sûre que c’était des rêves.

J’ai été si surprise de cette question que je ne l’ai d’abord pas comprise : pour moi il était évident que plongée dans un coma, c’était une forme de sommeil donc ce que j’ai vu étaient des rêves. Sa question que personne ne m’avait posé encore en 26 ans me faisait revenir sur ce que je pensais une conclusion irrévocable. Elle a précisé « oui, pourquoi pas une perception plutôt que des rêves ». J’ai repensé à mon état tout juste réveillée de ce coma, et comment je continuais d’halluciner le monde autour. Je ne pouvais effectivement pas déduire que ces visions étaient des rêves, comme je ne pouvais tracer qu’une infime ligne entre mon état comateux et le conscient, juste réveillée, d’autant que ces visions restent encore très vivaces. Je n’ai pas de souvenir si clair de rêves que j’ai pu faire, sauf une poignée, sauf tronqués.

Pendant 1 mois, ces visions sous sédatifs puissants m’ont fait interpréter la présence de la famille et des soignants autour, rares étaient les situations où j’étais seule, et souvent les visions traduisaient mon état physique puisque j’étais alitée, vulnérable, je ne pouvais pas bouger, et la plupart du temps un entourage valide et vivant s’activait autour de moi et me protégeait, me soignait. Une des rares fois où j’étais seule dans une de ces visions était celle où je jouais aux échecs avec la mort, tout en image d’épinal sous sa capuche. Je n’avais juste jamais envisagé que ce n’était pas des rêves, mais des façons de percevoir ce qui m’arrivait.

Ce nouvel angle de cette expérience pourtant très lointaine m’a complètement enthousiasmée. Une chose difficile à expliquer. Que quelqu’un mette en doute ce que je pensais pourtant comme une vérité irréfutable a ouvert aussi d’autres lectures ou ouvert un autre univers, savoir que ça n’était possiblement pas des rêves m’a fait palper ces visions aussi de façon plus concrète, et le sentiment qui les accompagnait de même : être rassurée dans une position pourtant très critique, et le combat que je menais n’avait rien peut être rien de symbolique comme j’ai pensé jusque là. Cette lutte je ne l’ai menée seule qu’en de très rares moments sur toute cette durée, et il était plus ardu que quand j’étais entourée, plus angoissant, plus noir. dans les visions où j’étais entourée, la lumière n’était pas la même, une belle lumière de fin de journée d’été dans ma cambrousse d’origine quand on crapahutait dehors avec mes frangins. La lumière des visions seule était plus grise, terne, glauque, l’angoisse qui l’accompagnait était celle de ne pas arriver seule à surmonter ça. face au plateau d’échec contre la mort, je me répétais en boucle que je ne savais pas jouer et j’avais peur.

Ce que je pensais symbolique jusqu’au cliché, ce que j’ai pris comme des rêves traduisant une réalité était peut-être au contraire la réalité tout à fait concrète, mais vue par le filtre de la morphine, avoir les yeux fermés ne signifie pas pour autant dormir. C’était pourtant simple de considérer cette période autrement que dans l’absence à moi même et au monde, cette question de la psy m’a fait reconsidéré ce mois d’absence que je voyais dans la passivité d’une autre façon, active et présente, mais différemment de la perception habituelle. Ça ne signifie peut être pas grand chose, pourtant j’ai trouvé dans cette lecture toute neuve un enthousiasme tout aussi nouveau : je n’ai pas forcément subit ce qui m’arrivait mais j’ai contribué à pouvoir en causer 26 ans plus tard, et ceci avec l’aide très précieuse de mes proches. Je peux m’approprier cette victoire-là, et ne pas la mettre uniquement sur le compte des soins médicaux même si évidemment ils ont été primordiaux, et savoir désormais qu’être entourée a rendu la lutte plus facile à mener. Je n’ai pas l’assurance que cette lecture soit la bonne, je ne sais même pas si c’est possible d’être sûre de quoi que ce soit, mais avoir ce nouvel angle change énormément de choses.

l’écriture

je n’ai pas besoin de me dire antifasciste, comme je n’ai pas besoin de me dire queer ou anar. D’ailleurs à peine je pose le terme que je me trouve bien prétentieuse, comment affirmer de telles choses sans les discréditer aussitôt. et je les affirme quand j’ai tendance à en douter ou plus précisément quand en face on en doute. C’est le risque de la justification qui se met à planer, comme si il fallait régulièrement réaffirmer des choses pourtant évidentes : je ne suis pas fasciste, je ne suis pas miso, je ne suis pas stal ou réformiste quand je parle de liberté, de détruire les hiérarchies.

Tourner autour du langage, de la liberté et de tout ce qu’il y a autour m’amène à des tas de petits chemins différents. L’ennui c’est qu’une vie ne suffirait pas à les explorer tous et je n’en ai pas la moindre envie, à titre personnel,  puisque ça serait faire de ma vie ce que je cherche à éviter : décortiquer toujours plus loin ce qui sépare les gens me maintiendrait éloignée d’elleux, dans le temps et l’espace. Comme c’est arrivé déjà, dans une relation de cause à effet que je n’arrive pas toujours à ordonner correctement, quel est l’œuf et quelle est la poule là dedans je suis pas foutue de le dire et à vrai dire c’est secondaire. Les questions centrales sont à qui je m’adresse, pour quelle raison, et dans quel but espéré.

il n’y a pas qu’une seule réponse à ces questions, malgré tout y’a quelque chose de l’ordre de l’éloignement : j’écris quand je ne peux pas discuter, comme le résumait un copain.
Mais je ne peux établir aucune espèce de théorie à partir de ça, sauf la mienne propre. Tirer des conclusions universelles c’est absurde et inutile, en revanche je peux décrire ce que je vois de la société autour, et ce que je peux observer de travers parce que ce sont les miens, parce que je connais bien ces pièges. On écrit et décrit finalement que ce qu’on connait le mieux.

Je disais y’a peu à un pote comme je pouvais péter un plomb devant un défaut de quelqu’un, de façon démesurée, colérique, intempestive, voire définitive à couper les ponts comme j’ai pu le faire par le passé, et comme à chaque fois je me rendais compte que c’est parce que ça me renvoie au mien propre. C’est désagréable de se voir en miroir dans ses pires travers ou se qu’on pense tels. L’écriture autour des travers que j’observe, de l’intime au politique, sont autant d’autocritiques que je m’adresse : la docilité, le conformisme, la peur de l’autorité. Tous les jours je me confronte à elles et je lutte pour maintenir ce que je suis moi au delà de tout ça.

Quand j’entends un sujet qui m’intéresse pour toutes ces raisons plus ou moins formulées clairement et que je n’ai pas la personne avec qui en parler sous la main, j’écris. Le danger de ça c’est ne pas chercher à voir les gens avec qui en  parler et s’enfoncer dans la spécialisation. Je n’ai pas abandonné les sujets qui me travaillaient quand j’étais « militante » je les ai remis à leur juste place, et j’ai remis les questions centrales où elles doivent être, j’ai rangé en somme et j’ai remis le but ultime de tout ça au milieu : ce qui me travaille en premier lieu est ce qui sépare les gens et ça comprend tous les sujets imaginables, ça serait incohérent de rester séparée des autres en portant cette idée en plus d’alimenter le mal-être.

La sociabilité est centrale, il faut être bien présomptueux pour se penser autosuffisant ou hermétique à toute influence au sein d’un quelconque groupe, le savoir ça permet de savoir qui on veut côtoyer, ou plutôt qui on ne veut pas côtoyer, et ça n’est pas fixe, ça bouge autant que les gens peuvent bouger eux mêmes, c’est un mouvement permanent. Les discours des gens que je vois depuis 2 ans à la louche de façon régulière ont changé, se sont modifiés, varient selon l’humeur, les soucis, ce qu’on impose, etc. Je repensais à mon obsession antifasciste de ces dernières années avant que je ne remette aussi cette chose à sa juste place, à cet hiver quand justement j’ai été confrontée à un type conspirationniste à la terrasse improvisée où j’allais chercher de la compagnie dans cette période de séparation. Le mec m’a tenu tous les discours infâmes antisémites possibles, j’ai fini par lui hurler dessus et il m’a dit alors en substance que j’étais militante antifa pour réagir comme ça. J’ai hurlé de plus belle que non, ça n’avait rien à voir, j’ai fini par lui dire que je suis anarchiste puisqu’il voulait une étiquette. Il m’a répondu que les anars sont l’ultragauche et ça revient au même. J’ai laissé tomber plutôt que tout casser autour : ce que je pouvais dire ne porterait jamais puisque dans ce truc conspirationniste la méfiance pour la parole qui s’oppose fait ranger aussi ces paroles là. Il faisait partie des conspis qui trouvent là dedans une militance aussi.

Pour les gens avec des discours conspis que j’ai pu croiser avec qui la discussion n’a pas été du même ordre la notion de « camp politique » ne s’est pas posée. Le mec perdu qui m’a tendu un tract fasciste ne m’a pas renvoyée à un camp politique : on a discuté, et parce que je voyais bien que la question du fascisme n’était pas du même ordre, c’était la surface et pas la partie immergée. Le bistrotier qui m’a tenu un temps un discours de merde m’a dit quelques temps après que je l’avais convaincu (sans que je cherche à le faire), parce que j’ai discuté après m’être énervée franchement, il avait fini par se faire vacciner, quand j’ai séparé clairement la surveillance du virus.

Écrire sur la dérive fasciste ne m’aurait pas servi à grand chose auprès des gens avec qui j’ai été amenée à discuter : leurs sources sont ailleurs, et mes textes sont inutiles. Ils ne me servent qu’à moi, et à dire ce que je ne peux pas dire sur l’instant. L’accusation d’être fasciste parce qu’on parle de liberté contient ce piège de la justification et de couper cette branche du reste : le risque de dire qu’on est préoccupéE par cette question peut éloigner de ce qui compte réellement, et je me méfie bien des tensions à ramener les gens aux questions tronquées d’autres.

Il est pourtant simple d’expliquer comment on voit les choses, discuter et avancer et briser les éventuels fantasmes sur ce que pense l’autre éloignéE et même trouver dans la discussion ce qui a fait ou fait encore le commun d’interrogations et réflexions, c’est se voir et c’est d’une logique implacable. Si on ne se retrouve pas autour de questions politiques avec les gens que je peux côtoyer, reste que la vision de la vie est la même, et les prises de bec et désaccords, et mêmes convergences qu’on peut avoir sont discutées, approfondies si on le souhaite, et donnent de bien belles discussions. Loin du texte, loin de la spécialisation, loin de la froideur détachée aussi et très théorique, plus près de l’autre.

J’écris quand j’ai envie de dire à quelqu’un ce que je pense, à défaut de pouvoir discuter. Rassurer aussi sans doute sur ce qui peut me traverser, une façon de dire que non je suis pas tombée dans quoique ce soit de dangereux. C’est mon rapport à l’écriture induit par une éducation mettant le mot avant le reste, voire niant le reste. J’aime l’écriture autant que je peux m’en méfier, c’est une communication lointaine au détriment de l’affection et de ce qu’il se joue dans le concret, et si j’ai cette conception de l’écriture celle ci n’a pas été et n’est pas pour autant figée dans mon expérience et ma vie : je me suis aussi éloignée de l’écriture (plus ou moins publique, du moins) quand j’ai eu autour les gens à qui je voulais m’adresser et avec qui discuter.

C’est bien  pour ça que quand je vois quelqu’un se mettre à écrire (ou lire) beaucoup, je m’inquiète de son isolement. Il y a le doigt de ce que le texte dit, et il y a la lune de ce qui conduit ainsi à se perdre dans le texte au détriment de la vie. Je l’écris en parlant de moi : j’écris quand les gens me manquent. je pourrais tout aussi bien en faire une généralité quand au confinement beaucoup de gens se sont mis à écrire, et je ne crois pas que ce soit une simple coïncidence. Simplement ma clé n’est pas dans cette communication indirecte mais dans la discussion et le faire ensemble, aucun texte écrit ou lu ne pourra jamais valoir la proximité des gens. Et l’abandon progressif de l’écriture vient avec cette soif grandissante de discussion et de la compagnie de l’autre, la discussion c’est tout ce qui ne peut pas être écrit et participe pourtant tout autant de la langue. Le sourire, le rire, le faire et l’envie d’en découdre.

la figure

L’autre jour avec mon copain philosophe, on a parlé du temps lointain où on se voyait encore avant qu’on ne se perde de vue, dans la ville où nous nous étions rencontrés. Mon mec d’alors  était musicien dans un groupe, comme mon ami, comme beaucoup de gens à vrai dire dans mon entourage pour ne pas dire tous, c’était ça ou dessiner ou les deux parfois, non pas parce qu’on le cherchait mais parce que ça traduit aussi des goûts communs, des envies, des façons de voir et des sensibilités proches. Avant de me mettre à la colle avec mon mec j’avais une vision lointaine de lui, au travers de sa production musicale et de zines, que j’aimais beaucoup par ailleurs parce que parlant de tas d’autres choses que la musique seulement, parlant de tout le reste autour, de ses états d’âmes, bref de la vie. J’en avais une vision déformée, ce que les gens veulent bien montrer d’elleux ne sont pas ce qu’iels sont.

mon ami avec qui on discutait de ce temps lointain m’a dit une chose qui m’a secouée : sa copine d’alors rechignait à venir aux soirées qu’on proposait parfois chez l’un ou chez l’autre, pour regrouper une poignée de copains, écouter des disques et raconter des conneries, parce qu’elle nous voyait comme un who’s who du « milieu » punk-noise local. J’écoutais mon pote me décrire les complexes de sa nana, sans bien comprendre ce qui pouvait faire réagir comme ça auprès de gens qui s’en foutaient comme d’une guigne d’être quelqu’un, et le regret d’être sans doute passée aussi de qui elle est. Et après cette discussion déstabilisante, savoir qu’on a représenté quelque chose bien malgré soi et éloignant les gens entre eux, j’ai plus sérieusement pensé à ce qui se joue ici à paris depuis que j’y habite, parce que je ne comprends pas grand chose à la sociabilité ici, encore moins qu’ailleurs, sauf en de rares cas qui restent exceptionnels. Ici comme avant je me peux être à l’aise qu’avec qui s’en fout des figures et ne projette rien sur personne, mais ici ce genre de personne est plus difficile à trouver pour moi. La ville et son prix y joue : pour y vivre il faut de la thune, et avoir de la thune signifie aussi endosser un costume et jouer un jeu et les choix de vie différents ne sont pas vus comme tels, mais comme des exotismes, et je n’ai jamais autant vu de petites cases qu’ici. Qu’on en veuille pas soi ne change pas du tout le regard en face, et souvent on te rappelle en quel nom tu es ici ou là, ta place, ta position, ton statut. Même si tu ne veux pas de ces attributs ils existent, même si tu rejettes l’étiquette elle te colle au front selon qui tu as en face. C’est ce que m’a dit d’ailleurs ce copain musicien dans une autre discussion : quand dans la ville où on s’était connus il n’avait pas de souci à faire sa musique puisqu’on allait pas plaquer autre chose dessus,  parce que d’un coup on avait comme collé une vision démesurée de ce que ça signifiait. Il était passé de musicien qui s’éclate à star de la musique à qui il fallait présenter des gens et pousser sur la voie de la gloire, et il a fini par tout arrêter à mon grand regret. Les rôles tuent ce qui fait tout l’intérêt des plus chouettes choses à force de course à la reconnaissance. Et je sais comme ça peut lui manquer, sans qu’il ne veuille le voir forcément. Couper les esprits créatifs de ce qui les rend heureux parce qu’on a voulu y coller autre chose est infect.

La figure est une saloperie séparant les gens, et je la hais. Mes amis ont cette même détestation, et dans leurs façons d’être il n’est pas question du rôle attribué mais de ce qu’ils sont. Celleux à avoir endossé le costume autre ont fini par disparaitre de ma vie, que ce soit de mon fait ou du leur, et surtout du fait de tout le reste autour : des gens qui mettent une quelconque crédibilité dans les rôles et étiquettes, celleux à mettre sur des estrades dès lors qu’on a un nom, une reconnaissance, une chose qui ferait prétendument sortir du lot. Pour certains, l’admiration éprouvée pour les noms ou les étiquettes est aussi une sorte de fierté à savoir ce nom dans son entourage, une prétention à se sentir élevé par la proximité, l’attribut que ça confère par ricochet, au détriment de qui sont les individus sous l’étiquette. Je l’ai constaté concrètement il y a longtemps en voyant un copain auteur devenir une star l’année où je l’ai connu. alors que nous nous entendions bien et nous discutions, l’annonce d’un prix qu’il a reçu a fait que l’éditeur l’a séparé physiquement de nous pour l’emmener rencontrer d’autres stars. Je ne l’ai plus revu depuis, et il est devenu arrogant, sûr de lui, méprisant ainsi coupé des gens qui ne sont rien et ne visent pas cette prétention. Il est devenu Auteur et tout ce que ça suppose de déconnexion et d’oublis en tous genres.

Des multiples embrouilles lues sur les réseaux ces dernières années, la question de « représenter quelque chose » revient régulièrement : les gens à avoir un nom pour X raisons devraient se montrer responsables de leur parole et montrer le « bon » chemin. Ce truc est perturbant puisqu’il passe à côté aussi du cœur : le nom lui même, la célébrité, plutôt que se demander pourquoi cette course à la reconnaissance on va faire porter à des individus des responsabilités, ou en porter soi même au nom d’un « bien commun » (il faut garder en tête, et ça n’est jamais le cas, que ce qu’on considère comme « bien » est très subjectif et n’a rien d’une vérité universelle). Comme si n’être rien d’autre que soi était répugnant, comme si ne pas exister autrement que comme soi n’était pas souhaitable. Il y a là dedans aussi ce mythe qu’avoir un nom ou une reconnaissance entoure, protège, rend plus fortE. Rien n’est moins vrai : comment être entouréE quand on (se) met à distance, comment se protéger, soi, n’est pas aussi un abandon d’une entraide quand la mise en place de statut à protéger est une mise en place simultanée d’un champs gigantesque de personnes dont on se fout (et le listing de quoi que ce soit opère forcément des oublis), comment même être plus fortE quand il y a mise à distance et oubli des personnes derrière les noms et étiquettes ?

La figure est à détruire, de sa plus petite expression à la plus grande, du plus petit milieu au plus étendu, la tristesse des séparations et les effets dégueulasses qu’elle a sur la perception des choses, que ce soit la vie, les moyens d’existence, la politique, tout en somme, sont détestables. Que je ne me sente détendue et reste qu’avec qui ne rappellera pas les rôles divers qu’on me colle n’a rien du hasard, ça n’est que là que ne s’opère aucune hiérarchie, et c’est à surtout qu’on ne cherchera pas à séduire en cherchant une approbation ou à être remarquéE dans la masse. Les implications de la figure sont bien au delà du simple rapport amical ou affinitaire : ils décident aussi bien souvent de qui donnera le ton en cherchant à lui plaire, et ça comprend la politique.

Des figures que j’ai pu croiser ces dernières années, le refus pourtant viscéral de cette place ne suffit pas à la détruire : j’ai constaté aussi le nombre d’oyes à chercher l’approbation de celles-ci. Et ayant pour ma part rejeté les rôles variés qu’on voulait me faire porter, je me suis retrouvée amputée de beaucoup de gens de mon entourage d’alors, non seulement pour m’être défaite de mon rôle (ce que naïvement je pensais sans autre conséquences), mais parce que n’étant plus rien (et heureuse de l’être) j’ai vu les gens à m’avoir collé ces étiquettes se désintéresser de moi. Je n’ai pas de regret, le tri effectué était très certainement à faire et de toutes manières rien n’est définitif, mais reste l’amertume de l’éternel constat : les mots sont bien peu de choses quand on agit pas en conséquent.  Il s’agit tout bêtement de ne pas se satisfaire de soi-même dans les relations qu’on établit quand on accepte d’être une figure ou d’en suivre une autre : le rôle est ce qui fait exister dans la négation de la complexité, de l’intérêt que peuvent porter les gens pour elleux seulEs au delà de ces rôles. Comme j’ai vu des gens s’accrocher à leur passion politique, ou artistique, ou n’importe quoi, pour cacher une terrible mésestime de soi. L’ennui c’est de (se) faire du mal autour aussi à nier l’intime de ce qu’il se joue en ne voyant plus que le rôle attribué, la mission à accomplir ou le sacrifice à faire : prendre et jeter les personnes au gré des reconnaissances et des attributions et trouvant dans son but une justification à agir de la sorte.

Refuser la figure au dessus va de paire, inextricablement, avec le refus d’en être une, il n’existe ni entraide, ni discussion, ni lutte, ni rien si la figure persiste.

non-mixité et ressassement

j’oublie souvent ce que je pense moi même. Je sais pourtant que tourner en boucle autour d’une fragilité possible fait exagérer celle-ci et me désarme, et je retombe régulièrement dans ce panneau.

Il y a peu, j’ai vu deux personnes ayant vécu une expérience malheureuse similaire à la mienne dans un collectif. La discussion a été instructive, mais au delà de ça, j’ai quand même été très frappée par une chose : parler de ce que j’ai pu ressentir a fini par exagérer ce que j’ai pu ressentir. En voyant que possiblement on ne s’en sortait pas aussi bien que moi et qu’on se roulait plus facilement dans le ressassement, j’ai été agacée. Constater qu’on en était encore là où j’en étais y’a plus d’un an maintenant m’a rendue les choses dissonantes. Pas par ce que je constatais chez d’autres, mais par moi même, d’avoir aussi bien voulu me laisser entrainer dans la boucle. J’en étais venue à croire que je n’étais qu’une pauvre chose traumatisée à force de tourner ensemble autour d’un trauma (que je ne considérais pas comme tel, personnellement) qu’on voulait voir sous l’angle commun. Pour cela, il fallait oublier beaucoup de choses, se regrouper aussi autour de faits comme désossés de nous-mêmes, comme si les liens entre les personnes ne variaient pas, ne se teintaient pas de nuances différentes selon les jours, selon les humeurs, selon les positions, selon les envies, les vécus, etc. Comme si nous étions pareillement foutues et comme si nos réactions étaient les mêmes. C’est bien entendu faux. Si il existe des similitudes et des grands traits, ceux ci n’effacent pas les individus derrière.

J’ai à cette occasion repensé aux groupes féministes non-mixtes que je regardais de loin quand j’étais moi même prise au piège d’une relation inégale, si j’ai pu tomber dans la boucle à cause de ma situation je n’ai jamais pu me résoudre à intégrer un groupe non mixte, et peu importe le sujet. C’est sans doute en ça que je n’ai jamais été autre chose qu’anarchiste même sans le savoir, c’est que le ressassement des problèmes m’est insupportable : je cherche des solutions, des façons de faire, des actions, du concret, mon but c’est sortir d’une situation pas simplement en parler, et la méfiance de groupes se présentant comme bienveillants fait le reste. Quand ça va pas je ne cherche pas la compassion mais qu’on me secoue, que ce soit par le rire ou par quelque chose de concret qui n’a pas forcément besoin de mots d’ailleurs, le but n’est pas d’être maintenue dans la sidération, la tristesse ou l’hébétement.

Si je porte la critique des psys ça n’est pas pour éluder la part intime des façons d’être, d’agir ou de penser y compris politiquement, c’est parce que les psys aussi ont une fonction de régulation dans un monde qui ne compte pas changer quoi que ce soit à ce qui le régit, l’autorité en premier. La psychiatrie c’est la prise en charge des effets que l’on sait provoquer pour beaucoup. Dans tous les cas la psychiatrie n’est pas à traiter différemment du reste de la société. Si je saute de la non-mixité à la psychiatrie ça n’est pas du hasard : ma méfiance vis-à-vis des deux est du même ordre, la même méfiance pour le ressassement et la recherche de réconfort qui ne dit pas son nom, sous prétexte de santé ou de politique, quand la solution peut être plus immédiate et pertinente et en tous cas dans l’action et souvent à contre-courant de ce que la société attend.

Ma méfiance pour les groupes non mixtes c’est ça : se regrouper autour de traits qu’on pose arbitrairement comme déterminants est en soi une essentialisation. Comme nous retrouver avec ces deux personnes autour d’une expérience commune contenait en soi une forme d’essentialisation aussi. J’étais mal à l’aise les jours qui ont suivi, sans arriver à cerner mieux la chose : je n’ai pas grand chose en commun avec ces personnes. La discussion, l’échange, la compréhension n’annulent pas le reste, et c’est ce que j’avais oublié et ce qui a provoqué mon malaise : si les mots et les expériences semblaient similaires ça ne disait rien de ce qu’il s’était passé. Venue chercher sans doute une forme de vérité ou d’éclaircissement, en tous cas par curiosité sur les échos autre autour de situations similaires, je ne suis repartie que plus troublée. Parce que la question réelle n’était pas l’expérience elle-même ou ce qu’on pouvait en dire, mais ce qu’il se passe en soi, avec son vécu et tout le reste. J’ai réalisé ça alors qu’une de ces deux personnes me relançaient sur l’histoire, mon agacement alors a repris le dessus : je n’ai pas envie de ressasser ce truc. Non pas parce que je serais traumatisée, mais parce que je suis sortie de cet état d’esprit là, parce que je ne reconnais pas ce qui ferait le lien dans cette essentialisation, parce que si on enlève cette expérience je ne suis pas sûre qu’on trouve grand chose à nous dire, ou, plus précisément : ce que nous aurions  éventuellement à discuter ne se trouve pas là, mais en nous.

Tout mon intérêt pour les rôles, leur destruction, l’autorité et la hiérarchie se condense dans ma méfiance pour le regroupement autour d’une seule question coupée du reste, tout ce qui a fait mon malaise suite à cette rencontre : on ne peut pas résumer si simplement en éludant tout ce qui constitue les individus sans risquer de rendre tout très caricatural, en forgeant notamment la figure de victimes et donc de bourreau. En réfléchissant bien après sur mes propres réactions, je me suis aperçue que la discussion autour d’un seul élément coupé des individus comme nous l’avions fait m’a aussi fait considérer ce qu’il s’était passé de façon caricaturale, en relançant de façon pernicieuse ce que j’ai pu ressentir il y a déjà longtemps et que j’avais pourtant dépassée. C’était évidemment plus facile, mais c’était très complaisant, et surtout ça amenait une logique détestable à trancher à la hache qui était victime de quoi, en bouffant toute nuance liée à nos individualités. C’est le ressassement qui provoque ça : plutôt que chercher la solution concrète et voir aussi ce qu’on fait soi-même, se regrouper autour d’une chose la rend envahissante, globalisante, et maintient dans une position dont on ne voulait pas forcément.  L’effacement des subtilités, des vécus, du concret et des forces de chacunE pour ne retenir qu’une seule chose autour de laquelle on va tourner désarme en pensant armer, en créant aussi unE ennemiE à force de caricature. Et parce que voir les choses ainsi me plaçait en victime, chose qui ne reposait sur rien ou quasi : la peine qu’on a pu ressentir ne signifie pas pour autant qu’on ait subit, voire peut faire oublier de façon fort pratique certaines choses peu glorieuses.  L’impression tenace qu’un truc n’allait pas là-dedans ne m’a quittée que quand j’ai posé ce simple fait : nous regardions le doigt qui désigne la lune et nous n’étions pas plus liées que d’autres à cause d’une seule expérience. Mon dernier échange avec cette personne a consisté à lui dire que ce dont il était question, finalement, c’était l’autorité agissante dans tout collectif et la politique en général. C’est ce qui s’est joué dans toute cette petite histoire, de la raison de mon départ -provoqué et voulu- et ce qui a fait notre discussion entre prétendues victimes :  la même question centrale de la négation de l’individu par le rappel constant au rôle attendu.

Cette chose posée j’ai réalisé que j’avais -et depuis longtemps maintenant- tracé ma route et que je n’ai pas plus été victime qu’il n’existe de bourreau.

la taule

avant d’aller mal, tu vas bien. les gens sont encore surpris quand quelqu’unE en finit avec la vie et disent « mais je comprends pas la veille iel allait bien »
ne jamais rien comprendre à comment ça fonctionne, ne jamais rien comprendre à l’humeur qui n’est pas quelque chose de toujours égal -comme si la vie l’était- ne rien comprendre au simple fait que si ça va là tout de suite c’est parce qu’il y a des raisons contextuelles et concrètes à ça, vouloir obstinément séparer la personne de son environnement, de sa vie, de ses copainEs, de son toucher, de sa respiration.

« mais je comprends pas, iel avait l’air d’aller bien quand je l’ai vuE ». C’est que quand on voit des gens , on va mieux. Retirer la présence, enfermer, cloitrer coupe la source de la vie, le lien. La prison coupe de gens de l’extérieur, le mitard coupe de ses compagnons d’enfermement, la dépression coupe de tout, et la dépression apparait quand on a déjà aménagé le contexte comme on prépare le lit de mort. On fait mine de s’étonner quand des prisonnierEs  se donnent la mort, d’une façon ou d’une autre, exactement comme on fait mine de croire que la prison n’est pas un problème en soi. Ne pas s’étonner du suicide en taule reviendrait à dire que l’on sait la torture qu’elle est. Alors on fait mine de s’étonner, on s’exclame, on dit son incompréhension.

Enfermer dans plus de confort ne change rien, enfermer avec des activités non plus : l’enfermement est toujours là, la rupture avec son entourage continuité des multiples ruptures qu’on opère comme partout dans cette société. Tu n’as pas voulu te conformer et tu as laisser exploser ta rage de la séparation et de l’écrasement qui régissent ce monde, on t’enfermera pour t’en punir. Comment s’étonner alors que cette énième coupure mène à l’ultime enfermement, dans sa boite crânienne propre sans rien pour laisser passer la lumière, aboutisse à l’ultime rage retournée contre son environnement direct et soi-même. Plus on enferme plus l’air vient à manquer. C’est terriblement mécanique, implacablement logique. Compresser l’air en réduisant l’espace fabrique des individus sous pression.

La liberté n’est pas qu’une question théorique, de posture ou philosophique, détachée de toute incarnation, détachée de toute réalité, détachée de tout mécanisme : elle est le condensé, la raison, la cause, le moyen et le but de la vie.

 

Crève la taule